mardi 23 août 2016

En souriant... Eugène Labiche, Cette charge écrasante qu'on appelle la reconnaissance

SCÈNE VII
ARMAND ; puis HENRIETTE
ARMAND, seul : Je n'y comprends plus rien... je suis abasourdi !
HENRIETTE, entrant par la droite, au fond : Ah ! monsieur Armand !
ARMAND : Mademoiselle Henriette !
HENRIETTE : Avez-vous causé avec papa ?
ARMAND : Oui, mademoiselle.
HENRIETTE : Eh bien ?
ARMAND : Je viens d'acquérir la preuve de sa parfaite antipathie.
HENRIETTE : Que dites-vous là ? C'est impossible.
ARMAND : Il a été jusqu'à me reprocher de l'avoir sauvé au Montenvers... J'ai cru qu'il allait m'offrir cent francs de récompense.
HENRIETTE : Cent francs ! par exemple !
ARMAND : Il dit que c'est le prix !...
HENRIETTE : Mais c'est horrible !... c'est de l'ingratitude...
ARMAND : J'ai senti que ma présence le froissait, le blessait... et je n'ai plus, mademoiselle, qu'à vous faire mes adieux.
HENRIETTE, vivement : Mais pas du tout ! restez !
ARMAND : à quoi bon ? c'est à Daniel qu'il réserve votre main.
HENRIETTE : Monsieur Daniel ?... mais je ne veux pas !
ARMAND, avec joie : Ah !
HENRIETTE, se reprenant : Ma mère ne veut pas ! elle ne partage pas les sentiments de papa ; elle est reconnaissante, elle ; elle vous aime... Tout à l'heure elle me disait encore : « M. Armand est un honnête homme... un homme de cœur, et ce que j'ai de plus cher au monde, je le lui donnerai... »
ARMAND : Mais ce qu'elle a de plus cher... c'est vous !
HENRIETTE, naïvement : Je le crois.
ARMAND : Ah ! mademoiselle, que je vous remercie !
HENRIETTE : Mais c'est maman qu'il faut remercier.
ARMAND : Et vous, mademoiselle, me permettez-vous d'espérer que vous aurez pour moi la même bienveillance ?
HENRIETTE, embarrassée : Moi, monsieur ?...
ARMAND : Oh ! parlez, je vous en supplie...
HENRIETTE, baissant les yeux : Monsieur, lorsqu'une demoiselle est bien élevée, elle pense toujours comme sa maman.
Elle se sauve.
SCÈNE VIII
ARMAND ; puis DANIEL
ARMAND, seul : Elle m'aime ! elle me l'a dit !... Ah ! je suis trop heureux !... ah !...
DANIEL, entrant : Bonjour, Armand.
ARMAND : C'est vous... (À part) Pauvre garçon !
DANIEL : Voici l'heure de la philosophie... M. Perrichon se recueille... et, dans dix minutes, nous allons connaître sa réponse. Mon pauvre ami !
ARMAND : Quoi donc ?
DANIEL : Dans la campagne que nous venons de faire, vous avez commis fautes sur fautes...
ARMAND, étonné : Moi ?
DANIEL : Tenez, je vous aime, Armand... et je veux vous donner un bon avis qui vous servira... pour une autre fois ! Vous avez un défaut mortel !
ARMAND : Lequel ?
DANIEL : Vous aimez trop à rendre service... c'est une passion malheureuse !
ARMAND, riant : Ah ! par exemple !
DANIEL : Croyez-moi... j'ai vécu plus que vous, et dans un monde... plus avancé ! Avant d'obliger un homme, assurez-vous bien d'abord que cet homme n'est pas un imbécile.
ARMAND : Pourquoi ?
DANIEL : Parce qu'un imbécile est incapable de supporter longtemps cette charge écrasante qu'on appelle la reconnaissance ; il y a même des gens d'esprit qui sont d'une constitution si délicate...
ARMAND, riant : Allons ! développez votre paradoxe !
DANIEL : Voulez-vous un exemple ? M. Perrichon
PERRICHON, passant sa tête à la porte du pavillon Mon nom !
DANIEL : Vous me permettrez de ne pas le ranger dans la catégorie des hommes supérieurs.
Perrichon disparaît.
DANIEL : Eh bien, M. Perrichon vous a pris tout doucement en grippe.
ARMAND : J'en ai bien peur.
DANIEL : Et pourtant vous lui avez sauvé la vie. Vous croyez peut-être que ce souvenir lui rappelle un grand acte de dévouement ? Non ! il lui rappelle trois choses : Primo, qu'il ne sait pas monter à cheval ; secundo, qu'il a eu tort de mettre des éperons, malgré l'avis de sa femme ; tertio, qu'il a fait en public une culbute ridicule...
ARMAND : Soit, mais...
DANIEL : Et, comme il fallait un bouquet à ce beau feu d'artifice, vous lui avez démontré, comme deux et deux font quatre, que vous ne faisiez aucun cas de son courage, en empêchant un duel... qui n'aurait pas eu lieu.
ARMAND : Comment ?
DANIEL : J'avais pris mes mesures... Je rends aussi quelquefois des services.
ARMAND : Ah ! vous voyez bien !
DANIEL : Oui, mais, moi, je me cache... je me masque ! Quand je pénètre dans la misère de mon semblable, c'est avec des chaussons et sans lumière... comme dans une poudrière ! D'où je conclus...
ARMAND : Qu'il ne faut obliger personne ?
DANIEL : Oh non ! mais il faut opérer nuitamment et choisir sa victime ! D'où je conclus que ledit Perrichon vous déteste : votre présence l'humilie, il est votre obligé, votre inférieur ! vous l'écrasez, cet homme !
ARMAND : Mais c'est de l'ingratitude !...
DANIEL : L'ingratitude est une variété de l'orgueil... « C'est l'indépendance du cœur », a dit un aimable philosophe. Or, M. Perrichon est le carrossier le plus indépendant de la carrosserie française ! J'ai flairé cela tout de suite... Aussi ai-je suivi une marche tout a fait opposée à la vôtre.
ARMAND : Laquelle ?
DANIEL : Je me suis laissé glisser... exprès ! dans une petite crevasse... pas méchante.
ARMAND : Exprès ?
DANIEL : Vous ne comprenez pas ? Donner à un carrossier l'occasion de sauver son semblable, sans danger pour lui, c'est un coup de maître ! Aussi, depuis ce jour, je suis sa joie, son triomphe, son fait d'armes ! Dès que je parais, sa figure s'épanouit, son estomac se gonfle, il lui pousse des plumes de paon dans sa redingote... Je le tiens ! comme la vanité tient l'homme... Quand il se refroidit, je le ranime, je le souffle... je l'imprime dans le journal... à trois francs la ligne !
ARMAND : Ah bah ? c'est vous ?
DANIEL : Parbleu ! Demain, je le fais peindre l'huile... en tête à tête avec le Mont Blanc ! J'ai demandé un tout petit Mont Blanc et un immense Perrichon ! Enfin, mon ami, retenez bien ceci... et surtout gardez-moi le secret : les hommes ne s'attachent point à nous en raison des services que nous leur rendons, mais en raison de ceux qu'ils nous rendent !
ARMAND : Les hommes... c'est possible... mais les femmes ?
DANIEL : Eh bien, les femmes...
ARMAND : Elles comprennent la reconnaissance, elles savent garder au fond du cœur le souvenir du bienfait.
DANIEL : Dieu ! la jolie phrase !
ARMAND : Heureusement, madame Perrichon ne partage pas les sentiments de son mari.
DANIEL : La maman est peut-être pour vous... mais j'ai pour moi l'orgueil du papa... Du haut du Montenvers ma crevasse me protège !

Eugène Labiche, in Le Voyage de Monsieur Perrichon

vendredi 22 juillet 2016

En régénérant... Mark Shepard, De l'agriculture à la permaculture


MESSAGE AUX NOUVEAUX PIONNIERS DE L'AGRICULTURE PÉRENNE

Je vois des millions de vertes collines recouvertes d'arbres fructifiant et des millions de fermes familiales bien ordonnées blotties dans ces collines. Ces belles fermes forestières occupent les collines de Boston à Austin, d'Atlanta à Des Moines. Dans ma vision, les exploitations agricoles sont adaptées à ces collines et remplacent les pâturages pauvres, les ravines, et les terrains abandonnés qui caractérisent aujourd'hui de si nombreuses collines. Les terres non labourées sont partiellement ombragées par des arbres fruitiers (mûriers, plaqueminiers, féviers, noyers noirs greffés, noyers du Japon greffés, caryers greffés, chênes greffés, et autres arbres donnant des fruits. L'herbe sous ces arbres est meilleure que celle qui recouvre les collines aujourd'hui.
J. Russell Smith, in Tree Crops : A Permanent Agriculture (1929)

Je suis persuadé qu'une révolution peut commencer partir de ce brin de paille. Au premier coup d'œil, ce brin de riz peut sembler léger et insignifiant. Peu de gens croiraient qu'il peut initier une révolution. Mais je me suis rendu compte du poids et du pouvoir de ce brin de paille. Pour moi, cette révolution est bien réelle.
Masanobu Fukuoka, in La Révolution d'un seul brin de paille : Une introduction à l'agriculture sauvage
(2005
en France, 1975 au Japon, 1985 aux États-Unis)

Dans un monde où nous sommes en train de perdre forêts, espèces, et écosystèmes entiers, il y a trois réponses concomitantes et parallèles pour l'environnement :
--> Soigner les ensembles naturels survivants pour que la nature sauvage puisse se guérir elle-même.
--> Réhabiliter les terres dégradées ou érodées à l'aide d'espèces pionnières et d'ensembles de plantes vivaces (arbres, arbustes, plantes couvre-sol).
--> Créer nos propres environnements complexes de vie grâce à toutes les espèces que nous pouvons sauver ou dont nous avons besoin, de quelque endroit du monde qu'elles viennent.
Ce qui est nouveau et qu'on néglige souvent, c'est que n'importe quel système conçu avec du bon sens, au service des communautés humaines, est révolutionnaire.
Bill Mollison in A Designer's Manual (1988)

L'humanité, et toute la planète, est à un tournant aujourd'hui, au début du XXIe siècle. Les données recueillies partout montrent que nous sommes entrés dans la sixième grande extinction massive des espèces. Et pourtant, certains continuent à le nier et affirment que le changement global qui nous entoure n'est qu'une moyenne statistique à long terme, et qu'on ne peut pas prouver que ce sont les activités humaines qui causent ces extinctions massives d'espèces et sont en train de transformer l'atmosphère en quelque chose que notre planète n'a jamais connu de toute son histoire. Pour les besoins de la discussion, admettons. L'homme n'est peut-être pas à l'origine de la plus grande extinction des espèces depuis l'âge des dinosaures et peut-être que le CO2 émis par l'utilisation des combustibles fossiles n'est pas la cause des perturbations climatiques, mais nous pouvons affirmer que... depuis les débuts des civilisations humaines modernes, les hommes ont anéanti des centaines de millions de kilomètres carrés d'écosystèmes de la planète en dénudant le sol pour planter les semences de nos plantes annuelles. Certains citent la sagesse d'anciens manuscrits pour affirmer que c'est le droit et l'objectif de l'humanité de « soumettre et d'assujettir les oiseaux du ciel et les animaux des champs »1. Mais c'est ainsi que l'homme a tout détruit au lieu de les rendre inoffensifs, en oubliant opportunément les responsabilités qui vont de pair avec une domination bienveillante.
Nous avons une responsabilité vis-à-vis de toute vie sur notre planète. Notre statut privilégié d'êtres pensants doués de conscience et capables de créer des formes sociales complexes, des véhicules qui peuvent aller sur la lune, ou des armes capables de détruire cinq millions d'âmes en un clin d'œil, s'accompagne d'une responsabilité ultime. Nous sommes responsables, non seulement de la vie humaine, mais aussi de la santé et du bien-être de toute la vie sur terre, et pas seulement de la vie humaine. Ce qui nous ramène à l'une des interprétations des principes premiers de la permaculture : la seule décision éthique que nous pouvons prendre est d'être responsables de notre propre existence et de celle de nos enfants.
Oui, nous sommes à un tournant. Nous arrivons à un moment de l'histoire où les technologies évoluent plus vite que jamais. Nous vivons à une époque où les populations humaines n'ont jamais été aussi grandes et où la majeure partie de l'humanité vit dans des villes plutôt que dans des milieux naturels. Et de fait, nous vivons une époque où très peu de milieux peuvent être considérés comme naturels. Le vent emporte des sacs en plastique qui se retrouvent au sommet de montagnes les plus isolés du monde. La radioactivité des armes nucléaires et de la fission des centrales électriques se retrouve en Antarctique et dans la graisse des animaux marins. La tâche qui nous attend est énorme mais elle n'est pas impossible.
Elle n'est pas impossible parce que nous sommes là, nous qui avons atteint le stade où, livre en main, nous allons agir. Nous allons nous charger de redonner la santé, la vitalité et la productivité à notre planète. Nous, les fermiers en agriculture de régénération, nous le ferons tout en créant des entreprises durables et rentables.
Nous venons peut-être de milieux socio-économiques différents, nous n'avons peut-être pas la même couleur de peau ni les mêmes points de vue religieux ou politiques, mais nous avons une chose en commun : nous agissons. Quand il s'agit de créer des écosystèmes pour garantir l'abondance du futur, il n'est plus temps de tergiverser : plantez, s'il vous plaît, des tas de pacaniers 2 !
Nous devons tous manger. Nous mangeons tous et, quel que soit l'endroit où nous vivons, nous pouvons tous prendre la responsabilité de restaurer des polycultures pérennes productrices d'aliments. Nous pouvons nous charger, personnellement, de transformer les milieux naturels qui nous entourent en plantant des systèmes d'arbres, d'arbustes, de plantes grimpantes, de fruits à tiges, de champignons, du fourrage, et élever des animaux, qui fourniront à peu de frais des récoltes abondantes d'aliments hautement nutritifs pour l'humanité, pour l'éternité.
Qui va faire tout cela ? Vous et moi.
Nous ne pouvons plus nous permettre d'attendre que les universités ou les gouvernements, ou n'importe qui d'autre s'y mettent. Nous ne pouvons plus attendre que d'autres études se fassent ou qu'on trouve les variétés optimales. Nous ne pouvons pas attendre des incitations ou des programmes à coûts partagés qui peuvent très bien ne jamais arriver et dont la paperasserie bureaucratique risque de nous paralyser. Nous ne pouvons pas renoncer au pouvoir révolutionnaire de chacun d'entre nous et attendre qu'une organisation parfaite, que nous appelons de nos vœux, se mette en place.
C'est à nous de le faire, et c’est maintenant. Nous sommes tous embarqués, en tant que fermiers, colons ou propriétaires terriens, dans un voyage qui durera le restant de nos jours.
Nous devons convertir nos exploitations d'annuelles en écosystèmes de polycultures pérennes. Un arbre après l'autre. Une plante grimpante après l'autre. Encore et encore, aussi longtemps que nous vivrons (je ne lâcherai mon plantoir que lorsqu’on détachera de sa poignée mes doigts engourdis par la mort). C'est un voyage d'un millier de miles qui commence par un seul pas. Mettez un pied devant l'autre et ne vous arrêtez pas.
En tant que producteurs de nourriture, nous gérons bien plus de terres que nos frères des zones urbaines et périurbaines. Nous sommes donc à même de produire des tonnes de surplus alimentaire pour nourrir les cités. Nous détenons le pouvoir de gestion sur des centaines de milliers d'acres, par conséquent, nous avons la capacité d'initier un changement écologique à grande échelle. Eh oui, l'augmentation du nombre de fermiers qui mettent en œuvre les méthodes d'agriculture de régénération permettra de constater que rivières, lacs, et cours d'eau d'Amérique du Nord deviennent véritablement plus propres, et que les zones mortes du golfe du Mexique, de la Chesapeake Bay, et dans d'autres endroits pollués diminuent spectaculairement. Les fruits de mer et les poissons d'eau douce seront plus abondants et en meilleure santé. Les coûts des productions agricoles baisseront dans tout le pays. Notre dépendance sur les combustibles fossiles diminuera. Les pollinisateurs sauvages auront plus d'espace pour s'épanouir, et les oiseaux migrateurs insectivores trouveront plus de nourriture et auront plus de couloirs de migration.
Prenons par exemple une ferme carrée de 160 acres (env. 64 ha). Son périmètre est de 2 miles (3,2 km). Si on divise cette surface en 4 carrés de 40 acres (env. 16 ha), elle donnerait encore un mile (1,6 km) de lignes de clôtures intérieures où l'on pourrait planter des polycultures vivaces. Si nous nous contentions de planter un seul rang de polycultures vivaces sur chaque parcelle de 40 acres à la place des 95 millions d'acres (environ 38 millions d’ha) de soja cultivés aux Etats-Unis, cela ferait quasiment 2 millions de miles (3,2 millions de km) de systèmes pérennes de production alimentaire. Deux millions de miles ! Des systèmes linéaires de ce gabarit formeraient une ligne continue de polyculture pérenne qui sillonnerait le pays près de 650 fois. Le pouvoir multiplicateur de l'agriculture de régénération pour la ruralité du pays est réellement renversant.
Cependant, puisque la plupart des états-uniens ne vivent pas à la campagne mais plutôt dans les banlieues et les villes, que peuvent faire les citadins ?
« Nous sommes ce que nous mangeons ». Il semblerait, à l'heure actuelle, que la majorité des états-uniens soient des poulets ! (et la plupart des poulets sont faits de maïs et de soja génétiquement modifiés). Il faut oser et ne pas avoir peur. Nous planterons des systèmes alimentaires écologiques pérennes dans tous les coins et recoins de toutes les parcelles périurbaines et urbaines, et beaucoup partiront de là pour planter dans les parcelles abandonnées, les espaces entre les voies de chemins de fer, dans les ruelles, et partout où un noisetier, un noyer, ou un framboisier peut trouver sa place. Même s'il n'y trouve pas sa place, nous le laisserons libre de faire son chemin. Quand nous nous serons entourés de tous côtés par des systèmes de production alimentaire pérennes, nous aurons fait un grand pas vers plus de sécurité alimentaire en tant que nation. Pourquoi est-ce que des gens parfaitement bien intentionnés restent assis à discuter pour savoir comment résoudre le problème des déserts alimentaires urbains au lieu d'être dehors à planter de la nourriture dans les déserts en question ?
Tous ! Partout !
Si vous ne plantez pas des systèmes de production alimentaire partout, échangez votre régime d'annuelles contre un régime de vivaces, en mangeant surtout des aliments produits par des fermiers en agriculture de régénération. Votre alimentation créera la demande du marché qui tire les méthodes de production. Allez chez votre épicier du coin et demandez-lui de vendre des aliments pérennes, surtout les aliments produits par les fermiers permaculturels en agriculture de régénération. Ou, encore mieux, trouvez près de chez vous un fermier en agriculture de régénération et achetez directement chez lui ou, à tout le moins, faites connaissance et présentez l'épicier au fermier pour qu'ils puissent entamer le duo qui transformera et la façon dont nous nous nourrissons et l'écologie de notre planète.
L'augmentation des ventes à l'épicerie incitera les fermiers à planter plus de systèmes ligneux pérennes. L'argent que vous dépensez pour vous nourrir est essentiel pour créer la nouvelle dynamique vers l'agriculture pérenne. Au lieu d'acheter des haricots et du riz, achetez plus de fruits des vergers, des noix, des baies, des jus de fruits au lieu de lait, et des produits issus d'animaux nourris à l'herbe.
Créer une organisation à but non lucratif pour attirer l'attention sur nos problèmes de production alimentaire n'est utile que si cette cause est ancrée dans la réalité du terrain. Ces derniers temps, le monde est submergé de coquilles vides à but non lucratif qui ne font que parler ou faire prendre conscience d'un problème. Elles n'ont aucune réalité concrète sur le terrain pour montrer à quoi le monde ressemblerait s'il fonctionnait selon les méthodes qu'elles préconisent. Si vous connaissez une de ces organisations ou si vous en faites partie vous-même, il est temps d'en faire quelque chose de concret. Faites de votre vision d'un avenir sain, abondant, et verdoyant, une réalité sur le terrain. Pas à pas, encore et encore. Rien d'autre.
Growing Power, fondé par Will Allen à Milwaukee, Wisconsin, est un exemple remarquable d'une vraie organisation à but non lucratif. Au lieu de se contenter de parler des déserts alimentaires et de la faim dans les villes, Growing Power bâtit des serres et des jardins dans lesquels on élève des chèvres, des volailles, des vers de terre, des légumes et du poisson, dans des systèmes fortement intégrés au cœur des villes. Growing Power a pris aujourd'hui une envergure nationale surtout parce que, je crois, elle fait réellement quelque chose. Elle fait vraiment pousser de la nourriture et elle forme des gens pour qu'ils le fassent en milieu urbain. Elle ne fait pas que d'en parler, elle aide à résoudre le problème des déserts alimentaires.
Les auteurs de blogs sans contenu ne comprennent pas non plus tout à fait ce qu'est l'agriculture de régénération même si ce qu'ils écrivent donne l'impression que si. Et même, de nombreux blogs sur la permaculture et sur l'agriculture de régénération ne comprennent pas la situation. Des douzaines de blogueurs très populaires commentent la permaculture et l'agriculture de régénération sans avoir l'expérience du terrain. Je connais même quelques auteurs qui ont écrit des livres et des matériels pédagogiques, résultats de longues années de recherches minutieuses. Ils donnent des conférences sur le sujet, puis s'assoient pour manger un sandwich au falafel certifié bio, fait avec des céréales annuelles. Ils ne font même pas pousser un plant de brocoli vivace ni un buisson de noisetiers dans le jardin devant leur immeuble.
Sur notre planète aujourd'hui la réalité concrète doit prendre le pas sur la réalité virtuelle. L'urgence de la situation exige que nous ne nous contentions pas d'être, mais de faire, et surtout, de ne pas nous contenter de parler. Quand vous aurez implanté votre système, vous aurez de quoi parler. À partir du moment où vous aurez planté votre premier arbre, vous trouverez à tout instant des gens de tous niveaux de compétence et à diverses étapes de succession en agriculture de régénération avec qui échanger.
L'urgence de la situation demande que nous plantions des systèmes de polyculture partout et de ne plus résister, procrastiner, discuter à n'en plus finir, ou à trouver des excuses pour notre inaction. Nous devons faire ce que nous prêchons.
Faites-le d'abord et parlez-en ensuite, pas le contraire.
Nous devons commencer tout de suite, là où nous nous sommes, avec les ressources dont nous disposons. Un arbre après l'autre, inlassablement, pour l'éternité.
Si, après avoir lu ce livre, vous décidez de ne pas mettre en application au moins quelques-unes des stratégies qu'il présente, faites un trou, jetez le dedans, et plantez un pécanier par-dessus. Ce livre aura au moins servi à cela. Mieux encore, donnez-le à quelqu'un qui fera quelque chose.
Quand nous aurons commencé, nous nous organiserons et collaborerons pour appliquer cette agriculture à une grande échelle. Il faut que les producteurs ruraux s'organisent s'ils veulent transformer de manière efficace leurs produits ligneux comestibles pour en faire des aliments à valeur ajoutée pour la consommation de leurs partenaires urbains et périurbains. La relation entre producteurs et consommateurs d'aliments est une symbiose qui permet de recréer des écologies pérennes de produits alimentaires sains. Oui, on peut à la fois avoir une planète verte et saine et manger des chips de noisettes au fromage !
Il fut un temps, avant que l'histoire soit écrite, où le monde était dominé par des reptiles géants, les dinosaures. À l'époque de leur gloire, avant leur disparition définitive, les dinosaures étaient vraiment extraordinaires. Certains étaient aussi grands qu'un immeuble de deux étages, et d'autres aussi longs qu'un wagon. Il fallait donc, juste à cause de sa taille, qu'un dinosaure consomme littéralement des tonnes de nourriture rien que pour se maintenir en vie. C'est un bon exemple d'un système d'organisation linéaire descendante de dimensions titanesques. Le fonctionnement de l'économie globalisée et de ses organes gouvernementaux se rapproche beaucoup aujourd'hui de ce qu'était un dinosaure. Un tout petit cerveau, avec l'aide peut-être de quelques autres cerveaux minuscules le long de sa colonne vertébrale, mène la barque. Il faut une quantité phénoménale d'énergie juste pour faire marcher la machine, et tout changement prend une éternité. La majorité des dinosaures se spécialisa, autant dans leur nourriture que dans leurs habitats. De même, les gouvernements d'aujourd'hui semblent voir les choses uniquement à partir de leur propre perspective, pas de celle du commun des mortels. Les dinosaures n'avaient qu'une connaissance limitée de leur propre niche écologique, et leurs fossiles prouvent qu'ils ne pouvaient pas s'adapter facilement aux changements.
Les mammifères ont commencé à apparaître vers la fin du règne des dinosaures. Ces petites créatures, qui ressemblaient à des souris et qui se déplaçaient rapidement, s'adaptèrent aux nouvelles conditions de vie. Au lieu d'être une créature de 3 tonnes de biomasse avec un cerveau de la taille d'une noix, 3 tonnes de souris correspondaient probablement à 20 000 ou 30 000 individus avec chacun son propre cerveau pour prendre des décisions et pour interagir au niveau collectif. Nous connaissons tous cette histoire. Les souris finirent par prendre le dessus et les dinosaures disparurent, à l'exception de quelques espèces reliques ou, peut-être, d'un monstre marin non encore découvert. Il a suffi qu'une météorite s'écrase au Mexique pour modifier les conditions du système à une telle vitesse que les dinosaures ne purent s'adapter. En revanche, l'intelligence décentralisée et en réseau des multitudes de souris leur permit de s'adapter. Prise individuellement, chacune des souris n'aurait peut-être pas su s'adapter, mais la population dans son ensemble pouvait le faire et elle l'a fait. Elle a survécu.
Le monde des organisations hiérarchiques, de commandement et de contrôle descendants, touche à sa fin. L'époque où des rois régnaient sur des royaumes entiers a cédé la place dans de nombreux endroits à la démocratie, et dans d'autres à des ploutocraties et des kleptocraties. L'époque des entreprises géantes fonctionnant avec la hiérarchie descendante faite de PDG, d'équipes dirigeantes, d'équipes de cadres, de personnels administratifs, de fabrication et de distribution, vit ses derniers jours.
Même au faîte de leur gloire, quand ils étaient les plus gros et les plus féroces, les dinosaures étaient condamnés d'avance. Leur règne s'est achevé. Les souris avaient gagné. La nature a montré, souvent et toujours, que le gigantisme n'a qu'une efficacité limitée. Dès qu'un organisme devient trop gros et trop spécialisé, il devient mortellement vulnérable au moindre changement dans le système écologique et son extinction devient certaine. Les anthropologues ont montré maintes et maintes fois qu'une organisation hiérarchique qui devient trop étendue et trop complexe finit par atteindre un point où l'énergie nécessaire à l'entretenir dépasse de loin les avantages que le gigantisme pouvait lui apporter.
L'économie globale a atteint ce point. Bien des raisons définissent ce point, mais la principale dont nous traitons dans ce livre, c'est qu'aucun système fondé sur la destruction et l'extraction ne peut persister longtemps. L'économie mondiale actuelle se nourrit d'un système d'agriculture annuelle qui, de par sa nature, est obligée de détruire des écosystèmes pour planter du riz, du blé, du maïs, des haricots, etc., et la liste est longue. Ce processus hautement spécialisé, borné et à court-terme, a toujours entraîné l'effondrement des sociétés qui l'ont adopté. La perte de terre arable, qui entraîne la perte de fertilité du sol, a pour résultat de produire des aliments de plus en plus pauvres en nutriments pour des populations qui vivent dans des sociétés de plus en plus complexes, qui consomment plus d'énergie pour se maintenir qu'elles n'en gagnent grâce à ce processus de maintenance. Les résultats scolaires baissent ? L'obésité et le diabète infantiles augmentent ? Ces problèmes ne sont pas causés par le conservatisme ou le progressisme 3. Ils sont dus à une trop grande spécialisation, au gigantisme, à la complexité sociétale excessive, et se nourrissent des calories creuses qu'apportent les annuelles cultivées dans des sols de plus en plus toxiques et de plus en plus stériles.
Cela aussi, passera... C'est terminé. L'agriculture dinosaure, industrielle, Big-Ag, qui cultive des monocultures, est en train de se tordre de douleur et vit ses dernières heures. Espérons que ses dernières convulsions ne seront pas trop traumatisantes. Le système simpliste et réducteur des cultures annuelles est en voie d'être supplanté par l'étape suivante de succession. Comme la gravitation, rien n'arrêtera le processus de succession naturelle. La vie sur terre est en train de prendre le virage. Les mauvaises herbes annuelles (qu'on appelle récoltes) céderont la place à des herbages vivaces qui nourriront de multitudes de formes de vie. Les arbustes et les arbres qui aiment le soleil et qui donnent des fruits à coques et autres seront légions. Les plantes grimpantes et à tiges ployant sous les fruits grimperont sur les jeunes arbres et sur les débris du passé à venir. Vous ne pouvez pas arrêter les successions. Vous le savez, vous, parce que dans vos jardins, vous n'avez jamais pu empêcher les mauvaises herbes de proliférer.
Je sais que le tournant a été pris. Le vieux monde est mort et la nouvelle planète, luxuriante et vivante, est en train de naître. Je le sais parce que cette petite souris que je suis... plante des arbres. Vous joindrez-vous à moi ?
Tout commence avec vous.

1. Résumé un peu déformé d'un verset de la Bible (Genèse 1, 28). [NdT]
2. Carya illinoinensis, le pacanier vient comme son nom latin l'indique d’Illinois, et donne les noix de pécan, appelées aussi... pacanes. [NdVI]
3. L'auteur parle du libéralisme, ce qui en Amérique du Nord, équivaut presque à extrême gauche. [NdT]