mercredi 30 novembre 2016

En homéliant, Père Vincent Sénéchal, À Dieu Christian des Pallières

On ne rencontre que rarement dans sa vie des êtres exceptionnels, c'est à dire des personnes qui vous rendent meilleurs que vous n'étiez avant de les avoir rencontrés. Des personnes qui vous donnent confiance en vous. Des personnes qui s'inquiètent pour vous et partent à votre recherche, y compris de nuit, lorsque vous êtes en errance. Des personnes qui vous aiment et vous font sentir combien vous êtes unique. Des personnes qui vous font rire, et qui vous donnent de la joie, y compris au milieu de situations les plus difficiles. Des personnes qui veulent que vous grandissiez et progressiez, et dont c'est le bonheur d'être passeur et éveilleur. Des personnes qui ont envie de pleurer et crier en voyant votre malheur, et s'avancent dans la boue et les immondices pour vous y rejoindre et vous en tirer. Des personnes qui osent vous sourire, vous prendre dans leurs bras et vous pardonner alors que vous êtes enfermé dans votre honte d'avoir failli. Des personnes qui donnent tout par amour, jusqu'à mourir dans la simplicité. Des personnes créatives pour faire le bien, qu'on a envie de suivre jusqu'au bout du monde. Des personnes dont l'audace et la foi sont communicatives. Des personnes dont le souffle de vie vous soulève et vous rend léger, comme l'air soulève les feuilles mortes vers le ciel et les fait danser avec les oiseaux. La vie de ce type d'homme ou de femme est une pépite qui vaut plus que tout l'or du monde. En premier lieu, en te voyant, Christian, j'ai d'abord vu un couple. Celui que tu formais avec Marie-France, elle qui a été la réponse a tes prières et au défi que tu avais lancé au Seigneur. Je me souviens avec émotion de vos 50 ans de mariage, à Phnom Penh. Qu'il était beau de vous voir tous les deux entourés de votre famille et de vos amis, assis côte à côte pour rendre grâce.
Votre amour partagé, vos rêves communs, ont été la source de grandes choses ! Dans une complémentarité extraordinaire entre vous.
Un autre point sur lequel tu m'as enseigné, cher Christian, c'est ta capacité d'incarnation. Toi et Marie-France êtes quand même devenus citoyens cambodgiens ! Quand on y pense ! Ce Papy comme les enfants t'appellent. Toi, Papy, tu es devenu Cambodgien ! Non pas parce qu'on t'aurait aplati le nez... Mais parce que tu avais le cœur cambodgien ! Mais plus encore qu'un passeport, c'est cette ouverture et cette confiance faite aux gens des pays où tu as vécu qui était remarquable. C'était déjà, le cas au Maghreb, où vous invitiez volontiers et fréquemment à votre table les gens du pays. C'était le cas chez IBM où tu as travaillé pour que les agences africaines soient dirigées par des locaux. Et tu as voyagé dans votre camping-car, inlassablement, à la rencontre des autres, avec vos enfants, durant ces deux voyages inoubliables autour du monde mais aussi pour les tournées annuelles en France et en Europe. Et tu as voulu que vos écoles PSE soient dirigées par de belles personnalités khmères. Ton souci de te faire proche des Khmers a même été jusqu'à demander la crémation, car tu souhaitais que tes amis Cambodgiens puissent s'associer à ton départ. Et la Reine-Mère est même venue te rendre hommage.
Ton ouverture aux autres dont tu étais curieux des coutumes, de la façon de vivre, et de la religion, est un exemple inoubliable ; et ta capacité à te faire proche des lointains m'a beaucoup édifié.
Et puis, enfin, parlons de la décharge. Votre découverte avec Marie-France de la décharge de Stung Mean Chey, à Phnom Penh, fut comme la découverte de l'enfer sur terre. Nous gardons tous en mémoire ton image, marchant en bottes dans cette boue noire et visqueuse, au milieu d'innombrables mouches, pour aller au contact de ces enfants décharnés, sales, non scolarisés et souvent maltraités. Ce fut une descente aux enfers. Tu as fait cette plongée dans l'enfer humain pour libérer des milliers d'enfants et leur donner un avenir. Il y a quinze jours, j'ai longuement contemplé ce dessin d'un écolier de PSE posé près de toi : on y voyait une vallée infranchissable qui séparait deux plateaux montagneux. Sur le plateau de gauche étaient dessinées la violence, la misère, la faim, la maladie, la mort. Sur le plateau de droite, la santé, l'école, le travail, les magasins. Et au milieu, l'artiste en herbe qui voulait te rendre hommage t'avait dessiné, allongé, le corps tendu d'un plateau l'autre, les pieds touchant le plateau de gauche et les bras atteignant jusqu'au plateau de droite, faisant de ton corps un pont sur lequel s'engageaient de nombreux enfants pour passer vers l'éducation, la santé, une vie plus digne. Il me faut m'arrêter là, Christian. Ta vie extraordinaire fut un cadeau magnifique pour nous tous, que je ne peux limiter qu'à quelques mots. Dieu seul sait ce qu'il t'a réservé. Mais la joie, sûrement, toi qui étais déjà si joyeux ici-bas. Avec ton nez de clown, provoquant les sourires, les sourires d'adultes, les sourires d'enfants.
À Dieu, Christian.
Tu nous précèdes et nous donne courage.
À Dieu, notre ami.


Père Vincent Sénéchal, homélie de la messe d’enterrement

lundi 28 novembre 2016

En consolant... John Henry Newman, La Miséricorde de Dieu


Ce qui rend la miséricorde de notre Sauveur si irrésistible (si l'on peut ainsi la qualifier) c'est qu'elle tient compte des temps et des lieux, des personnes et des circonstances ; c'est le tendre discernement dont elle fait preuve. Elle examine et tient conseil pour chaque individu qui vient à elle. Elle agit pour ceux-ci d'une façon, pour ceux-là d'une autre ; elle ne peut jamais, si l'on peut dire, se manifester de la même manière ; elle a pour chacun une nuance et un mode différents ; et elle se répand sur certains hommes comme si Dieu Lui-même faisait dépendre de leur bonheur son propre bonheur. Je pourrais rappeler ici, comme on l'a fait souvent, l'exemple de Lazare, que Notre-Seigneur traita si tendrement ainsi que ses sœurs ; ou encore les larmes du Sauveur sur Jérusalem ; ou encore sa conduite envers saint Pierre, avant et après le reniement, ou envers saint Thomas quand il douta ; ou bien son amour pour sa mère et pour saint Jean. Mais j'attirerai votre attention plutôt sur la manière dont Il en usa avec Judas le traître ; d'abord parce qu'on y insiste moins souvent, ensuite parce que s'il y avait un être au monde que l'on pût croire rejeté de sa présence comme maudit et réprouvé, c'était celui dont le Seigneur avait prévu qu'il Le trahirait. Pourtant nous verrons ce malheureux lui-même suivi et enveloppé par le regard serein, quoique grave, du Seigneur, jusqu'à, l'heure même de la trahison.
Judas était dans les ténèbres, et haïssait la lumière ; et il « alla vers sa destinée » ; mais il y va poussé non pas par des forces naturelles qui développaient leur marche inévitable, ni par quelque Destin insensible qui condamne les méchants l'enfer ; mais par un juge qui l'examine de la tête aux pieds, qui le sonde jusqu'au plus profond de lui-même, pour voir s'il n'y reste pas un rayon d'espoir, une étincelle cachée de foi ; qui l'avertit sans cesse, et qui, lorsqu'Il l'abandonne enfin, pleure sur lui avec l'affection blessée d'un ami plutôt qu'avec la sévérité d'un juge de l'univers. Ainsi, rappelez-vous d'abord l'émouvant avertissement, un an avant l'épreuve : « Ne vous ai-je pas choisis tous les douze, et voici que l'un de vous est un démon ? » Puis, quand le temps fut venu, cette humiliation, la plus basse qui se pût, devant un homme qui allait Le trahir et mériter le feu inextinguible : « Il se leva de la table, et... versant de l'eau dans un bassin, Il commença à laver les pieds des disciples » ; et Judas était du nombre. Puis, un second avertissement en même temps, ou plutôt une lamentation attristée en Lui-même : « Vous n'êtes pas tous purs ». Puis, ouvertement : « En vérité, en vérité, je vous le dis, l'un de vous me trahira. Le Fils de l'Homme s'en va comme il a été écrit de lui ; mais malheur à l'homme par qui le Fils de l'Homme est trahi ! Il aurait mieux valu pour cet homme qu'il ne fût pas né ». Alors Judas, qui Le trahit, prit la parole et dit : « Maître, est-ce moi ? » Jésus lui dit : « Vous l'avez dit ». Enfin, au moment où la trahison s'accomplissait : « Mon ami, pourquoi êtes-vous venu ? Judas (il l'appelle par son nom), trahissez-vous le Fils de l'Homme dans un baiser ? »1  Je n'essaye pas ici de concilier sa prescience divine avec cette anxiété prolongée, cette pitié personnelle pour Judas ; mais je veux vous arrêter sur ce sentiment, afin que vous observiez ce qui nous est donné par la révélation du Dieu Tout-Puissant dans l'Évangile, je veux dire la connaissance d'une Providence qui s'étend à tous les individus, et qui donne la lumière de son soleil aux méchants comme aux bons. C'est de la même façon, sans aucun doute, qu'au dernier jour les méchants et les impénitents seront condamnés, non pas en masse, mais un par un ; chacun paraîtra à son tour devant le juste Juge, dans la gloire qui rayonnera de sa face ; on le pèsera dans la balance et il sera trouvé trop léger ; on le traitera, non pas sans doute avec hésitation ou faiblesse, car la justice divine réclame satisfaction, mais avec toute la sollicitude, toute l'attentive considération d'un Dieu qui ferait volontiers, s'Il le pouvait, le fruit de sa Passion plus abondant encore qu'il n'est.
Considérons encore, pour donner plus de poids à ces graves réflexions, la conduite de Notre-Seigneur à l'égard des étrangers qui venaient à Lui. Judas était son ami ; mais nous, nous ne L'avons jamais vu. Comment nous regardera-t-Il ; comment nous regarde-t-Il déjà ? Que sa manière d'être envers la foule dans l'Évangile nous rassure. Il est le Très Saint, le Tout-Puissant, et Il s'est montré tel : pourtant, sans oublier Sa majesté divine, Il montrait une tendre sollicitude pour tous ceux qui L'approchaient, comme s'Il ne pouvait tourner ses yeux sur aucune de ses créatures sans l'affection débordante d'un père qui regarde son enfant avec une joie entière, et qui désire seulement son bonheur et son plus grand bien. Ainsi, quand le jeune homme riche vint à Lui : « Jésus, le regardant, l'aima, et lui dit : ‘Une seule chose te manque’ ». Quand les Pharisiens demandaient un signe de sa puissance : « Il soupira profondément dans son cœur ». Une autre fois : « Il se tourna et les considéra tous » l'un après l'autre, comme pour voir si par hasard il n'y avait pas ici ou là, une exception à l'incrédulité générale, et pour condamner un par un ceux qui étaient coupables 2. « Il les considéra tous avec colère, en s'affligeant de la dureté de leurs cœurs ». Et encore, quand le lépreux vint à Lui, Il ne se contenta pas de le guérir, mais « ému de compassion, Il étendit sa main »3.
Comme elle est consolante, cette révélation de la Providence particulière de Dieu envers ceux qui le cherchent ! Comme elle est consolante pour ceux qui ont découvert que ce monde n'est que vanité, et qui se sentent solitaires et isolés au fond d'eux-mêmes, quelles que soient les ombres de puissance et de bonheur qui les entourent ! La multitude, sans doute, vit sans penser à cela, les uns par insensibilité, parce qu'ils ne comprennent pas leurs propres besoins, les autres passant d'une idole à l'autre, à mesure que chacune les trahit. Mais les cœurs plus clairvoyants seraient écrasés par le découragement, ou même maudiraient l'existence, s'ils se croyaient soumis seulement à l'action de lois invariables, impuissantes à attirer la pitié ou l'attention de Celui qui les a réglées une fois pour toutes. Et que feraient en particulier ceux qui son jetés au milieu d'êtres incapables d'entrer dans leurs sentiments, et ainsi étrangers à tous, même à ceux qu'une longue coutume a faits leurs amis ! Ou bien ceux qui ont des perplexités d'esprit qu'ils ne peuvent s'expliquer à eux-mêmes, encore moins écarter, et qui n'ont personne pour les aider ; ou ceux encore qui sentent étouffer au fond d'eux-mêmes des affections et des aspirations qui n'ont pas pu trouver leur objet ; ceux qui sont incompris des êtres qui les entourent et s'aperçoivent qu'ils n'ont pas de mots pour les éclairer, ou pas de principes communs à quoi en appeler ; ceux qui s'imaginent n'avoir ni place, ni but dans le monde, ou n'être qu'un obstacle pour d'autres ; ceux qui doivent suivre leur propre idée du devoir sans conseils et sans appuis, bien plus, résister peut-être aux vœux, aux prières de leurs supérieurs ou de leurs parents ; ceux encore qui portent le fardeau de quelque douloureux secret, de quelque peine solitaire et incommunicable ! Les récits évangéliques viennent en aide à tous ces besoins, lorsqu'ils nous présentent non pas seulement un Créateur immuable, mais un Gardien plein de compassion, un Juge plein de dévouement, un Soutien.
Dieu te regarde, qui que tu sois. Il « t'appelle par ton nom », Il te voit, et Il te comprend, aussi bien qu'Il t'a fait. Il sait ce qu'il y a en toi, tous tes sentiments et tes pensées propres, tes inclinations et tes goûts, ta force et ta faiblesse. Il te voit dans tes jours de joie et dans tes jours de peine, Il sympathise avec toi dans tes espoirs et tes tentations. Il prend intérêt à toutes tes anxiétés et tes souvenirs, à tous les élans et à tous les découragements de ton esprit. Il a compté jusqu'aux cheveux de ta tête et aux coudées de ta taille. Il t'entoure de Ses bras et te soutient ; Il t'élève et Il te remet à terre. Il regarde ton visage, dans le sourire ou les pleurs, dans la santé ou la maladie. Il regarde tes mains et tes pieds ; Il entend ta voix, le battement de ton cœur, et jusqu'à ton souffle. Tu ne t'aimes pas mieux toi-même qu'Il ne t'aime. Tu ne peux pas trembler devant la souffrance plus qu'Il ne répugne à te voir la subir ; et s'Il la fait descendre sur toi, c'est comme tu l'appellerais toi-même, si tu étais sage : pour qu’elle se tourne ensuite en un plus grand bien. Tu n'es pas seulement Sa créature (quoique des passereaux mêmes Il ait souci, et soit pitoyable au nombreux bétail de Ninive), tu es un homme racheté et sanctifié, Son fils adoptif, gratifié d'une part de cette gloire et de cette bénédiction qui découlent éternellement de Lui sur le Fils unique. Tu as été choisi pour être sien, au-dessus même de tes frères de l'Orient et du Midi. Tu étais un de ceux pour qui le Christ offrit au Père sa dernière prière, et y mit le sceau de son sang précieux. Quelle pensée que celle-là, pensée presque trop grande pour notre foi ! À peine pouvons-nous nous retenir, quand nous la considérons, de faire comme Sarah, de rire d'étonnement et de perplexité. Qu'est donc l'homme, que sommes-nous, que suis-je, pour que le Fils de Dieu ait de moi si grand souci ? Que suis-je, pour qu'Il m'ait élevé presque de la nature d'un démon à celle d'un ange ? pour qu'Il ait changé la constitution originelle de mon âme, qu'Il m'ait créé à nouveau, moi qui ai été depuis ma jeunesse un prévaricateur, et pour qu'Il habite Lui-même personnellement en mon propre cœur, faisant de moi Son temple ? Que suis-je pour que Dieu l'Esprit-Saint veuille entrer en moi, et élève mes pensées vers le Ciel « avec d'indicibles plaintes » ?
Telles sont les méditations qui viennent consoler le chrétien tandis qu'il est avec le Christ sur la montagne sainte. Et quand il descend vers ses devoirs quotidiens, elles sont encore sa force intérieure, bien qu'il ne lui soit pas permis de communiquer sa vision    à ceux qui l'entourent.
Elles font briller son visage, elles le rendent gai, maître de soi, serein et ferme au milieu de toutes tentations, persécutions ou abandons. Avec de telles pensées devant nous, combien bas et misérable apparaît le monde dans tous ses desseins et toutes ses doctrines ! Combien vraiment misérable doit-il sembler de rechercher un bien dans les créatures ; de convoiter le rang, la richesse ou le crédit ; de choisir pour nous-mêmes en imagination tel ou tel genre de vie ; d'affecter les manières des grands ; de dépenser notre temps en folies ; d'être mécontents, querelleurs, jaloux ou envieux, prompts au blâme ou à la rancune ; amis des paroles frivoles et avides de la nouvelle du jour ; agités d'affaires publiques qui ne nous regardent point ; ardents pour la cause de tel intérêt ou tel parti ; âpres au gain ou acharnés à la poursuite d'une science stérile ! Et à la fin de nos jours, quand la chair et le cœur nous trahiront, quelle sera notre consolation, de nous être enrichi, d'avoir rempli un poste, d'avoir été le premier parmi nos égaux ou d'avoir écrasé un rival, d'avoir tout conduit à notre guise, d'avoir acquis une situation splendide, ou connu l'intimité des grands, ou mené une vie de luxe, ou conquis un nom ! Dites-moi, même si nous obtenons ce qui dure le plus, une place dans l'histoire, pourtant quelles cendres après tout nous aurons mangées comme pain ! Et, à cette heure terrible où la mort est en vue, Celui dont l'œil est si tendrement sur nous aujourd'hui, dont les mains se posent si doucement sur nous, Celui-là nous reconnaîtra-t-il encore ? ou s'Il parle encore, sa voix aura-t-elle le pouvoir de nous remuer ? Ne nous repoussera-t-elle pas plutôt, comme elle fit pour Judas, par la tendresse même avec laquelle elle nous invitera à aller Lui ?
Essayons donc, avec sa grâce, de bien comprendre ce que nous sommes et ce qu'Il est à notre égard ; tendre et compatissant au possible, et pourtant, malgré toute sa pitié, ne dépassant pas de la largeur d'un cheveu les éternelles limites de la vérité, de la sainteté, de la justice. Il est Celui qui, quoiqu'Il pleure et se lamente d'abord, peut condamner au malheur éternel. Celui qui, une fois tombée la sentence de condamnation, effacera à tout jamais notre souvenir et ne nous connaîtra plus. L'ivraie fut liée en bottes pour le feu, indistinctement, publiquement, ignominieusement. « Soyons donc dans la crainte, de peur qu'une promesse nous étant laissée d'entrer dans son repos, l'un d'entre nous ne paraisse en être incapable ».
John Henry, cardinal Newman, in Newman
(sermons choisis par Henri Brémond)


1. Matthieu, XXVI, 24, 25, 50. Luc. XXII, 48.
2. Marc, X, 21 ; VIII, 12 ; III, 5.
3. Voyez aussi Matthieu, XIX, 26 ; Luc, XXII, 61 ; Marc, III, 34 ; I, 41.

dimanche 27 novembre 2016

En désirant... Don Carlo Cecchin, Le calendrier de l'Avent

Comme des enfants qui suivent le calendrier de l'Avent, non devons, nous aussi, progresser spirituellement tout le long de l'Avent : c'est un temps liturgique magnifique, plein de tendresse, d'espérance, d'ardents désirs de Dieu et aussi d'une certaine austérité, bien que l'aspect pénitentiel ait disparu depuis longtemps : il reste seulement le violet pour le rappeler. Ce chemin nous fait accompagner la Vierge Marie et Saint Joseph dans leur voyage vers Bethléem, marcher avec les bergers qui se rendent en hâte vers la crèche de l'Enfant-Dieu, avancer avec les Mages sous un magnifique ciel étoilé d'Orient. L'Avent est un temps de désirs, comme ceux des patriarches et des prophètes qui, scrutant les signes des temps, attendaient avec impatience le salut de Dieu. Mais toute l'humanité n'attendait-elle pas inconsciemment cet événement, cette aurore qui dissiperait les ombres de la mort, tel un prisonnier qui attend sa libération ? Qui, comme l'humble Vierge Marie, n'a autant désiré le Sauveur, avant même de savoir que c'était elle qui avait été choisie par Dieu pour être sa mère ? Et nous quels désirs avons-nous ?
Déjà en son temps Saint Bernard déplorait ceci : « Je pense souvent au brûlant désir avec lequel les patriarches soupiraient après l'incarnation du Christ, et j'en ressens une tristesse et une confusion profondes : j'ai peine aujourd'hui à retenir mes larmes tant me bouleversent la tiédeur et la torpeur de notre siècle misérable » (2ème Sermon sur le Cantique des Cantiques). C'était le XIIe siècle : que dirait-il aujourd'hui ? L'avènement du Messie ? Des visions lointaines, qui semblent se dissoudre dans les horizons de l'antiquité et n'avoir aucun lien avec les aspirations de l'homme d'aujourd'hui. Pourquoi alors cet épuisement, cette inquiétude, ce pessimisme, ce désir d'autodestruction suicidaire qui envahit notre société ? Où est ce bonheur, ce paradis sur terre, ce futur radieux de cette société technologique sans Dieu qui ressemble chaque jour davantage à un cauchemar ?
« Relevez vos têtes, car votre délivrance est proche » nous dit la liturgie, gardez l'espérance en vous tournant vers Jésus Christ qui est venu, qui vient et qui viendra. C’est l'Église qui continue l'ère messianique, tournée désormais vers la Parousie. Ce qui caractérise la liturgie de l'Avent, c'est le désir que l'Eglise éprouve en attendant de voir Jésus, de Le contempler face à face, dans la splendeur de Sa puissance et de Sa gloire. Ce désir se ranime, s'accroît au fil des dimanches de l'Avent. Le samedi soir du Ier dimanche, l'antienne du Magnificat dit : « Voici le Seigneur, il arrive de loin ; l'éclat de son nom couvre la terre » ; au IIème dimanche : « Viens Seigneur, ne tarde pas » ; au IIIème : « Réjouissons-nous, car il est proche » et la liturgie se revêt de rose ; au IVème : « Viens Seigneur Jésus » ; et à la Vigile : « Aujourd'hui le Seigneur va venir, demain vous verrez sa gloire ». En arrière plan il y a toujours la présence de la Vierge Marie.
Mais voici qu'un personnage impressionnant semble surgir et crier, comme en écho des prophètes, à travers le désert de ce monde ; certes, en voyant l'état actuel du monde même saint Jean Baptiste risque de devenir aphasique. Il est le guetteur de Celui dont il est indigne de dénouer les courroies de ses sandales. Il scrute l'horizon, il voit s'avancer le Seigneur tout puissant, comme le petit nuage vu par le prophète Élie sur le Mont Horeb, et qui couvre la terre entière avec sa pluie bénéfique : « Cieux répandez du ciel votre rosée et que les nuées fassent descendre le Juste » (Is 45, 8). Au fur et à mesure que nous avancerons vers Noël, l'Église n'aura de cesse de nous inviter à nous préparer à la Fête de la Nativité qui arrive, à nous tenir prêts, à courir même à la rencontre du Seigneur qui vient. À partir du 17 décembre elle comptera les jours. Avec les Grandes Antiennes de Vêpres qui se chanteront du 17 au 23 décembre, la liturgie de l'Avent atteint sa plénitude. Elles se chantaient déjà au VIe siècle. Elles commencent toutes par l'interjection Ô : Ô Sagesse, Ô Adonaï, Ô Clef de David, Ô Rameau de Jessé, Ô Soleil de justice, Ô Roi des nations, Ô Emmanuel. Chantées en grégorien, elles sont magnifiques ! Une curiosité : l'initiale du premier mot de ces sept antiennes, de la dernière à la première donne, en latin, l'acrostiche ERO CRAS, qui signifie demain je serai là. Ce que nous trouvons plus ou moins exprimé dans la liturgie de l'Avent, c'est toujours le désir que l'attente de la manifestation suprême de Jésus au IIème avènement soit abrégée, car Son Incarnation n'a été que le point de départ.
Les marchés de Noël sont déjà ouverts, ouvrons plutôt notre cœur au Seigneur qui vient. À la fin de notre vie nous ne posséderons que ce que nous aurons attendu et désiré. Viens Seigneur Jésus !
Don Carlo Cecchin

                                                                                                                                                                                                                                          

vendredi 25 novembre 2016

En salonnant, Guy de Maupassant, Les femmes


L'an dernier, une nouvelle désolante nous arrivait de l'Est : L'écrevisse disparaît. Ce fut une panique. L'écrevisse, cette perle des fontaines claires, cette petite bête exquise, montante, chaude au palais, ce rien du tout délicieux, cet idéal du gourmand ! Idéal, car il n'y a rien dans cette carapace, rien ou presque ; ce n'est pas une nourriture, c'est une saveur ; et cette chair introuvable du frêle animal, vous emplit la bouche d'une sensation plus forte que la viande capiteuse des gibiers.
La Meuse, disait-on, se dépeuplait, tous les ruisselets étaient vides ! On chercha la cause du désastre. D'après les uns, les fabriques nombreuses empoisonnaient les eaux. D'après les autres, il fallait attribuer la raison de cette calamité à la forme du gouvernement. Et cependant, cet hiver, on mange encore des écrevisses. Il en restait donc quelques-unes ; elles se sont multipliées, que sais-je ? Enfin l'écrevisse n'est point disparue.
Mais voilà qu'une nouvelle autrement affreuse nous arrive aujourd'hui d'Angleterre : La Française n'est plus. Une grave revue, une revue à raisonnements, a jeté ce cri qui fait frémir les peuples.
Elle dit d'abord, cette revue, ce qu'était la femme de France, sa prédominance dans le monde, son charme, sa séduction particulière ; puis elle constate que les salons parisiens sont aujourd'hui presque vides de femmes. Et elle se lamente, elle se désole, au nom de l'Europe entière. Cette oraison funèbre de la Femme française est longue, très longue, assez vraie parfois, parfois grotesque. Avant d'y répondre, je voudrais connaître seulement l'âge de cet écrivain désespéré. Non, assurément, il n'y a plus de femmes en France pour bien des hommes... Il en existe encore pour nous.
Le publiciste adjure ensuite la République de faire tous ses efforts pour rendre à l'Europe ce bijou perdu : la Parisienne. Par-là même il semble accuser le gouvernement d'avoir arrêté la fabrication de cet article spécial. A-t-il tort ? A-t-il raison ? Cherchons. Cependant, je ne suis pas trop inquiet. On mange encore des écrevisses.
La Parisienne ! qu'est-ce ? Elle n'est pas belle, elle est à peine jolie. Son corps n'a rien de sculptural, ce petit corps souvent maigrelet, souvent corrigé par l'industrie, une femme en roc, enfin, rien d'une Grecque. Mais tout son être est un langage qui parle aux raffinés mieux que la grande beauté plastique. Ses yeux disent ce que tait sa bouche. Son geste, son sourire, un éclair de ses quenottes, un mouvement de ses menottes, une ondulation de sa robe quand elle se lève ou s'assied, ce qu'elle sait faire entendre, son babil charmant, méchant, perfide, sa grâce artificielle et grisante, tout ce qu'elle peut être par sa fine intelligence de sensitive, vous enveloppent d'une séduction irrésistible, d'une atmosphère féminine délicieuse, pénétrante, adorable. Détaillez-la, ce n'est rien ou presque rien ; c'est une saveur, un charme. Ses vraies beautés restent presque introuvables, mais elle vous emplit le cœur d'une sensation plus troublante que les grandes statues parfaites en chair vivante.
Certes la Parisienne d'aujourd'hui n'est plus tout à fait la Parisienne d'autrefois ; il y a décadence, mais non disparition. Est-ce la faute de la République ? C'est discutable. Il y a confusion, je crois, en effet, en ce sens que le gouvernement est toujours un résultat de la société, tandis que la femme est aussi un reflet de cette société. Le monde me semble donc être le vrai coupable.
Avez-vous lu le livre de MM. Edmond et Jules de Goncourt : La Femme au dix-huitième siècle ? C'est le plus admirable ouvrage que je connaisse où il soit traité de l'art d'être femme. J'y trouve ceci :
Façons, physionomie, son de voix, regard des yeux, élégance de l'air, affectations, négligences, recherches, sa beauté, sa tournure, la femme doit tout acquérir et tout recevoir du monde.
Comme elle est vraie, cette parole du grand romancier ! La femme se forme et se modifie à l'image de la société où elle vit. À quelle époque, en France, a-t-elle atteint sa perfection ? C'est justement pendant ce dix-huitième siècle, le siècle féminin par excellence, dont nous parle si subtilement l'écrivain. C'est alors qu'apparurent dans Paris ces êtres adorables dont on croit encore respirer le passage, ces radieuses figures, étoiles d'amour dont l'éblouissement nous est resté. Elles se sont formées dans l'air parfumé de cette époque qui fit éclore toutes les élégances ; et elles étaient bien, ces femmes, les fruits de ce dix-huitième siècle où toutes les fines qualités de notre race ont atteint leur complet épanouissement, où la grâce semble née, où l'esprit semble inventé, où tous paraissent fous d'art et de raffinements infinis. C'est le siècle de Watteau et de Boucher, le siècle de Voltaire, le siècle aussi de Diderot, le siècle de l'incroyance, de la galanterie et de l'amour, le siècle qui grise, même de loin, le siècle français, le seul grand admirable siècle où notre pays reste sans rival, le siècle enchanteur et poudré !
Autres temps, autres femmes. Elles ont cette singulière et précieuse qualité d'être ce qu'elles doivent être dans le milieu où elles se trouvent. Douées d'un tact infiniment subtil, tout instinctif, d'une pénétration aiguë, vibrantes, impressionnables, faciles aux influences, avec des aptitudes surprenantes pour deviner, dominer, serpenter, ruser, séduire, les femmes prennent le ton d'une époque et ne le donnent pas. Elles sont cependant un peu dépaysées aujourd'hui dans ce monde d'hommes peu près élevés, qui sentent le tabac, passent au fumoir après le dîner et au cercle après le fumoir, fréquentent la Bourse et non les salons, ne lisent rien de ce qui fait charmante la vie, ignorent l'art de jeter un compliment, de baiser une main, ne savent même plus préférer parfois la soubrette à la maîtresse, soupent entre mâles et payent l'amour !
Il n'y a plus de femmes, affirme-t-on. Disons plutôt : « Il n'y a plus d'hommes pour qui les femmes désirent être séduisantes ».
Mais toutes ces qualités latentes qui, par notre faute, ne se développent plus dans l'air mondain des salons, n'existent pas moins, plus discrètes, cachées, profondes, en bouton toujours prêt à s'ouvrir dès qu'un peu de soleil se montre chez cette femme française, la seule femme en qui soit le génie de sa race ; car les autres savent aimer, savent se faire aimer ; la Française sait être exquise.
Elles ne sont plus, en notre pays, les reines triomphantes de la société, soit ! mais est-on sûr qu'elles ne soient point toujours les maîtresses invisibles des événements ? Qui pourrait assurer que leurs petites mains délicates ont cessé de conduire la grosse charrette de la politique ? Elles ont, je le sais, un rival terrible : l'argent. Les poètes jadis rimaient pour elles. Ils riment aujourd'hui à tant le vers ! Cependant elles sont puissantes encore, puissantes toujours.
Entrons chez elles. Il est dans Paris des salons, des salons discrets souvent, des petits salons du quatrième où viennent aboutir bien des fils. Il est des femmes d'allure modeste, qui, par trois mots signés d'un petit nom, peuvent faire sauter des préfets, déplacer des généraux, agiter comme des fourmilières les vastes ministères pleins d'employés.
Il en est d'autres plus brillantes en qui demeure, quoi qu'on dise, toute la séduction légendaire de la Française ; Il en est d'autres... Il en est d'autres encore.
Nous entrerons bientôt ensemble, si vous le voulez bien, dans quelques-uns de ces Salons parisiens.
Guy de Maupassant , Gil Blas, Les femmes

29 octobre 1881.