mardi 27 septembre 2016

En veillant... Pape François, Que répondent tes mains et tes pieds au Seigneur ?

Chers jeunes,
Il est beau d’être ici avec vous en cette veillée de prière. À la fin de son témoignage courageux et émouvant, Rand nous a demandé quelque chose : « Je vous demande sincèrement de prier pour mon cher pays ». Une histoire marquée par la guerre, par la douleur, par la perte, qui finit avec une demande : celle de la prière. Qu’y a-t-il de mieux que de commencer notre veillée en priant ?
Nous venons de diverses parties du monde, de continents, de pays, langues, cultures, peuples différents. Nous sommes fils de nations qui peut-être sont en train de se disputer, ou même sont en guerre. Pour d’autres, nous venons de pays qui sont en paix, qui n’ont pas de conflits armés, et où beaucoup des choses douloureuses qui arrivent dans le monde sont juste des nouvelles apportées par la presse.
Mais nous sommes conscients d’une réalité : pour nous, aujourd’hui et ici, provenant de diverses parties du monde, la douleur, la guerre que vivent de nombreux jeunes, ne sont plus une chose anonyme, elles ne sont plus une nouvelle, elles ont un nom, un visage, une histoire, une proximité. Aujourd’hui, la guerre en Syrie crée la douleur et la souffrance de tant de personnes, de tant de jeunes comme le courageux Rand, qui se trouve au milieu de nous et nous demande de prier pour son cher pays.
Il y a des situations qui peuvent nous paraître lointaines jusqu’à ce que nous les touchions. Il y a des réalités que nous ne comprenons pas parce nous ne les voyons qu’à travers un écran de téléphone ou d’ordinateur. Mais lorsque nous entrons en contact avec la vie, avec ces vies concrètes non plus médiatisées par les écrans, alors il nous arrive quelque chose de fort, nous sentons l’invitation à nous impliquer : « Assez des villes oubliées », comme dit Rand ; il ne doit plus jamais arriver que des frères soient « entourés par la mort et par les tueries », en sachant que personne ne les aidera. Chers amis, je vous invite à prier ensemble pour la souffrance de tant de victimes de la guerre, afin qu’une fois pour toutes, nous puissions comprendre que rien ne justifie le sang d’un frère, que rien n’est plus précieux que la personne que nous avons à côté. Et dans cette demande de prière, je veux vous remercier également, Natalia et Miguel, parce que vous aussi vous avez partagé avec nous vos batailles, vos guerres intérieures. Vous nous avez présenté vos luttes, et comment vous les avez surmontées. Vous êtes des signes vivants de ce que la miséricorde veut faire en nous.
À présent, nous, nous décidons de ne pas crier contre quiconque, de ne pas nous quereller, nous refusons de détruire. Nous ne voulons pas vaincre la haine par davantage de haine, vaincre la violence par davantage de violence, vaincre la terreur par davantage de terreur. Et notre réponse à ce monde en guerre a un nom : elle s’appelle fraternité, elle s’appelle lien fraternel, elle s’appelle communion, elle s’appelle famille. Nous célébrons le fait de venir de diverses cultures et nous nous unissons pour prier. Que notre meilleure parole, notre meilleur discours soit de nous unir en prière. Faisons un moment de silence et prions ; mettons devant Dieu les témoignages de ces amis, identifions-nous avec ceux pour lesquels « la famille est un concept inexistant, la maison rien qu’un endroit où dormir et manger », ou bien avec ceux qui vivent dans la peur de croire que leurs erreurs et leurs péchés les ont exclus définitivement. Mettons en présence de notre Dieu également vos propres guerres : les luttes que chacun porte en soi, dans son cœur.
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Tandis que nous priions m’est venue à l’esprit l’image des Apôtres le jour de la Pentecôte. Une scène qui peut nous aider à comprendre tout ce que Dieu rêve de réaliser dans notre vie, en nous et avec nous. Ce jour-là, par peur, les disciples étaient enfermés. Ils se sentaient menacés par un entourage qui les persécutait, les contraignait à rester dans une petite chambre, à demeurer figés et paralysés. La crainte s’était emparée d’eux.
Dans ce contexte, il s’est passé quelque chose de spectaculaire, quelque chose de grandiose. L’Esprit Saint est venu et des langues comme de feu se sont posées sur chacun d’eux, les poussant à une aventure dont ils n’auraient jamais rêvé. Nous avons écouté trois témoignages ; nous avons touché, de nos cœurs, leurs histoires, leurs vies. Nous avons vu comment eux, comme les disciples, ils ont vécu des moments semblables, ont connu des moments où ils ont été en proie à la peur, où il semblait que tout croulait. La peur et l’angoisse qui naissent de la conscience qu’en sortant de la maison on peut ne plus revoir ses proches, la peur de ne pas se sentir apprécié et aimé, la peur de ne pas avoir d’autres opportunités. Ils ont partagé avec nous la même expérience qu’ont faite les disciples, ils ont fait l’expérience de la peur qui mène à un seul endroit : à la fermeture. Et lorsque la peur se terre dans la fermeture, elle est toujours accompagnée de sa sœur jumelle, la paralysie ; nous nous sentons paralysés. La paralysie nous fait sentir qu’en ce monde, dans nos villes, dans nos communautés, il n’y a plus d’espace pour grandir, pour rêver, pour créer, pour regarder des horizons, pour vivre en définitive : c’est l’un des pires maux qui puissent nous affecter dans la vie. La paralysie nous fait perdre le goût de savourer la rencontre, de l’amitié, le goût de rêver ensemble, de cheminer avec les autres.
Dans la vie, il y a une autre paralysie encore plus dangereuse et souvent difficile à identifier, et qu’il nous coûte beaucoup de reconnaître. J’aime l’appeler la paralysie qui naît lorsqu’on confond le bonheur avec un canapé ! Oui, croire que pour être heureux, nous avons besoin d’un bon canapé. Un canapé qui nous aide à nous sentir à l’aise, tranquilles, bien en sécurité. Un canapé – comme il y en a maintenant, modernes, avec des massages y compris pour dormir – qui nous garantissent des heures de tranquillité pour nous transférer dans le monde des jeux vidéo et passer des heures devant l’ordinateur. Un canapé contre toute espèce de douleur et de crainte. Un canapé qui nous maintiendra enfermés à la maison sans nous fatiguer ni sans nous préoccuper. Le canapé-bonheur est probablement la paralysie silencieuse qui nous nuit le plus : peu à peu, sans nous en rendre compte, nous nous endormons, nous nous retrouvons étourdis et abrutis tandis que d’autres – peut-être plus éveillés, mais pas les meilleurs – décident de l’avenir à notre place. Pour beaucoup il est plus facile et avantageux d’avoir des jeunes étourdis et abrutis qui confondent le bonheur avec un canapé ; pour beaucoup, c’est plus pratique que d’avoir des jeunes éveillés, désireux de répondre au rêve de Dieu et à toutes les aspirations du cœur.
Mais la vérité est autre : chers jeunes, nous ne sommes pas venus au monde pour végéter, pour vivre dans la facilité, pour faire de la vie un canapé qui nous endorme ; au contraire, nous sommes venus pour autre chose, pour laisser une empreinte. Il est très triste de passer dans la vie sans laisser une empreinte. Mais quand nous choisissons le confort, en confondant bonheur et consumérisme, alors le prix que nous payons est très très élevé : nous perdons la liberté.
Lorsque nous commençons à penser que le bonheur est synonyme de confort, qu’être heureux, c’est marcher dans la vie endormi ou drogué, que l’unique manière d’être heureux est d’être comme un abruti, nous sommes paralysés. Il est certain que la drogue fait du mal, mais il y a beaucoup d’autres drogues socialement acceptées qui finissent par nous rendre plus esclaves encore. Les unes et les autres nous dépouillent de notre plus grand bien : la liberté.
Chers amis, Jésus est le Seigneur du risque, du toujours au-delà. Jésus n’est pas le Seigneur du confort, de la sécurité et de la commodité. Pour suivre Jésus, il faut avoir une dose de courage, il faut se décider à changer le canapé contre une paire de chaussures qui vous aideront à marcher, sur des routes jamais rêvées et même pas imaginées, sur des routes qui ouvriront de nouveaux horizons, capables de propager la joie, cette joie qui naît de l’amour de Dieu, cette joie que laisse dans vos cœurs chaque geste, chaque attitude de miséricorde. Allez par les routes en suivant la folie de notre Dieu qui nous enseigne à Le rencontrer en celui qui a faim, en celui qui a soif, en celui qui est nu, dans le malade, dans l’ami qui a mal tourné, dans le détenu, dans le réfugié et dans le migrant, dans le voisin qui est seul. Allez par les routes de notre Dieu qui nous invite à être des acteurs politiques, des personnes qui pensent, des animateurs. Il nous incite à penser à une économie plus solidaire. Dans les milieux où vous vous trouvez, l’amour de Dieu vous invite à porter la Bonne Nouvelle, en faisant de votre propre vie un don fait à Lui et aux autres.
Vous pourrez me dire : Père, mais cela n’est pas pour tous, c’est uniquement pour quelques élus ! Oui, et ces élus sont tous ceux qui sont disposés à donner leur vie aux autres. De la même façon que l’Esprit Saint a transformé le cœur des disciples le jour de Pentecôte, il a fait de même avec nos amis qui ont témoigné. J’emprunte tes mots, Miguel : tu nous disais que le jour où dans la Facenda ils t’ont confié la responsabilité du fonctionnement de la maison, alors tu as commencé à comprendre que Dieu te demandait quelque chose. C’est ainsi qu’a commencé la transformation.
Voilà le secret, chers amis, que nous sommes appelés à expérimenter. Dieu attend quelque chose de vous, Dieu veut quelque chose de vous, Dieu vous attend. Dieu vient rompre nos fermetures, Il vient ouvrir les portes de nos vies, de nos visions, de nos regards. Dieu vient ouvrir tout ce qui vous enferme. Il vous invite à rêver, Il veut vous faire voir qu’avec vous le monde peut être différent. C’est ainsi : si chacun, vous n’y mettez pas le meilleur de vous-mêmes, le monde ne sera pas différent.
Le temps qu’aujourd’hui nous vivons n’a pas besoin de jeunes-canapé, mais de jeunes avec des chaussures, mieux encore, avec des crampons. Il n’accepte que des joueurs titulaires sur le terrain, il n’y a pas de place pour des réservistes. Le monde d’aujourd’hui vous demande d’être des protagonistes de l’histoire, parce que la vie est belle à condition que nous voulions la vivre, à condition que nous voulions y laisser une empreinte. L’histoire aujourd’hui nous demande de défendre notre dignité et de ne pas permettre que ce soient d’autres qui décident notre avenir. Le Seigneur, comme à la Pentecôte, veut réaliser l’un des plus grands miracles dont nous puissions faire l’expérience : faire en sorte que vos mains, mes mains, tes mains, nos mains se transforment en signes de réconciliation, de communion, de création. Il veut vos mains pour continuer à construire le monde d’aujourd’hui. Il veut construire avec vous.
Vous me direz : Père, mais moi, j’ai bien des limites, je suis pécheur, que puis-je faire ? Quand le Seigneur nous appelle, Il ne pense pas à ce que nous sommes, à ce que nous étions, à ce que nous avons fait ou cessé de faire. Au contraire, au moment où Il nous appelle, Il regarde tout ce que nous pourrions faire, tout l’amour que nous sommes capables de propager. Lui parie toujours sur l’avenir, sur demain. Jésus vous projette à l’horizon.
C’est pourquoi, chers amis, aujourd’hui, Jésus vous invite, il vous appelle à laisser votre empreinte dans la vie, une empreinte qui marque l’histoire, qui marque vos propres histoires et l’histoire de beaucoup. La vie d’aujourd’hui nous dit qu’il est très facile de fixer l’attention sur ce qui nous divise, sur ce qui nous sépare. On voudrait nous faire croire que nous enfermer est la meilleure manière de nous protéger de ce qui fait mal. Aujourd’hui, nous les adultes, nous avons besoin de vous, pour nous enseigner à cohabiter dans la diversité, dans le dialogue, en partageant la multi culturalité non pas comme une menace mais comme une opportunité : ayez le courage de nous enseigner qu’il est plus facile construire des ponts que d’élever des murs ! Et tous ensemble, demandons que vous exigiez de nous de parcourir les routes de la fraternité. Construire des ponts : savez-vous quel le premier pont à construire ? Un pont que nous pouvons réaliser ici et maintenant : nous serrer les mains, nous donner la main. Allez-y, faites-le maintenant, ici ce pont primordial, et donnez-vous la main. C’est le grand pont fraternel, et puissent les grands de ce monde apprendre à le faire !… toutefois non pour la photographie, mais pour continuer à construire des ponts toujours plus grands. Que ce pont humain soit semence de nombreux autres ; il sera une empreinte. Aujourd’hui Jésus, qui est le chemin, vous appelle à laisser vos empreintes dans l’histoire.
Cher ami, Lui, qui est la vie, t’invite personnellement à laisser une empreinte qui remplira de vie ton histoire et celle de tant d’autres. Lui, qui est la vérité, t’invite personnellement à abandonner les routes de la séparation, de la division, du non-sens. Es-tu d’accord ? Que répondent tes mains et tes pieds au Seigneur, qui est Chemin, Vérité et Vie ?

Pape François, Veillée au Campus Misericordiae, Cracovie 2016

lundi 19 septembre 2016

En appelant... Paul Doncoeur, Debout les enfants ! Ça suit ?

Le visage d'une jeune France qui se cherche

On m'a maintes fois demandé de rééditer ces pages parues en 1924, plusieurs fois réimprimées ; depuis longtemps épuisées.
Je m'y suis refusé, pensant qu'elles exigeaient d'être complètement refondues. Ceux et celles qui depuis quinze ans en ont vécu, insistent pour qu'elles soient rééditées telles quelles.
Je vous les offre donc, le cœur plus lourd que lorsque je les ai écrites, mais sûr que les Cadets de la nouvelle génération d'après-guerre feront encore mieux que ceux qui les ont précédés.
Les Cahiers n'ont fait que mettre en œuvre et poursuivre ce premier programme chrétien. C'est pourquoi il vous appartient.
Paul Doncœur

Nous referons une âme au pays.
Nous lui redonnerons toutes ses intégrités, même si nous mourrons ;
surtout toutes ses intégrités, même si nous mourons ;
surtout si nous mourons.
Pierre Dupouey,
mort pour la France, Pâques
1941
Après la guerre, comme avant,
je crois au salut de la France par les jeunes.
Maurice de Gatellier
mort pour la France, le 3 décembre 1916.
Ces enfants-là ne seront pas comme ceux de jadis.
On les aimera, on ne les gâtera pas.
Ils devront être forts pour vaincre.
Jean Hatier
mort pour la France, le 20 novembre 1917
Ce qui fait la France,
ce n’est pas seulement sa belle terre féconde…
C’est cet air, le plus clair du monde,
qui, vibrant de tous les courages résolus,
viendra bercer les premiers souffles de nos fils.
Adrien Bertrand
mort pour la France, le
18 novembre 1917
La vérité, c’est que le Royaume de Dieu nous attend.
C'est très grave.
C'est très beau.
Légèreté chrétienne.
Sous-lieutenant Roger Muracciole,
tué dans son char, devant Souain, le 12 juin 1940

Les déceptions
Se souvient-on encore des grands espoirs de renaissance spirituelle que les aînés héroïques nous avaient fait concevoir ? Quand ces jeunes hommes tombèrent, quelle conscience n'avaient-ils pas d'acheter bien mieux que la victoire et d'engendrer par leur sang une descendance qui, par-delà le triomphe des armes, ferait si belles les œuvres constructives de la paix !
En apprenant la mort de Péguy, de Psichari, de Lotte, un jeune instituteur, converti récemment lui aussi, écrivait :
Ce sont de bons ouvriers qui s'en vont, mais leur esprit, leur œuvre, leur âme, et surtout leur exemple demeurent. Et combien de disciples sont déjà prêts à prendre le flambeau que leur main vient de laisser tomber ! Oui, je crois que nous n'avons aucune idée de ce qui se passera au point de vue intellectuel et religieux au lendemain de la guerre. Je vois poindre l'aube d'une grande renaissance chrétienne qui dépassera infiniment en conséquence et en qualité celle du XVIe siècle1
À la même date l'aspirant Jean Bouvier écrivait à M. Jacques Chevalier, son maître :
Il me semble qu'en ce moment Dieu trouverait bien des âmes de soldats disposées à lutter pour Lui. Mais Il veut auparavant les éprouver et, en diminuant leur nombre, rendre la tâche plus dure et plus méritoire à ceux qui suivront. Quel stimulant pour nos âmes que la perspective des œuvres futures !
« Également prêts à la vie et à la mort... » ajoutait Jean Bouvier. Il mourait en effet bientôt, tout près de moi, à l'attaque du fort de Brimont ; mais ses yeux, comme leurs yeux à tous, se fermaient sur la vision des œuvres futures, confiées aux petits qui suivraient ; et nous les avons laissés partir dans leur sérénité, leur assurant que nous voyions, en effet, monter la relève et accourir les cadets.
Or, ces œuvres futures sont celles d'aujourd'hui ; elles sont devant nous, urgentes : un pays à refaire, une race à ranimer, une écrasante mission à soutenir dans le monde.
Et les cadets, ouvriers de ces tâches, où sont-ils ?
Vous interrogez l'horizon et, de toutes parts, c'est un aveu de déception qui vous répond. La médiocrité et l'atonie, l'égoïsme mondain, la vulgarité avide, le dégoût pour le dévouement, l'indifférence tranquille à tout ce qu'on lui propose, voilà ce que vous dépeignent ceux qui, depuis quatre ans, ont repris leur tâche d'éducateurs du peuple et de la bourgeoisie. Des collèges, des patronages, des cercles, monte un pareil témoignage. En vérité, quel idéal, quel caractère porte cette génération ? Quel programme a-t-elle conçu ? Son imagination semble tellement fatiguée des évocations héroïques, qu'elle ne rêve plus que joies faciles et habiletés profitables ; l'héritage des aînés n'excite peut-être, chez beaucoup, qu'un geste de lassitude et d'ennui. Et l'on voit des apôtres se rappeler amèrement les belles années d'autrefois, et douter qu'il y ait aujourd'hui mieux à faire que d'oublier...
Les blés nouveaux
Pour fondées que soient ces allégations, il faut enfin protester contre le pessimisme qui s'en dégage ; et, si nous confessons la vulgarité de la masse, reprenons bien vite cet aveu, car on a vu rarement des âmes d'adolescents porter de plus hardies ambitions ; rarement, lorsque le premier vernis de timidité et d'apparente insignifiance a été gratté, est apparue une plus belle substance spirituelle française. Ainsi, le tableau trouve-t-il sa vérité si l'on compose ces contrastes et si, au travers de cette foule sans vertu, on discerne, comme des points de lumière dans la nuit, l'affleurement de ces élites.
Il n'est pas possible, en effet, de fréquenter les milieux de jeunes gens sans percevoir le frémissement des âmes qui n'attendent qu'un mot, qu'un geste, pour prendre leur essor dans le sillage sublime des aînés. L'heure n'est-elle donc pas venue de faire que ces âmes – révélées à elles-mêmes – se reconnaissent, de leur exprimer quel idéal elles portent obscurément dans leurs rêves, de les aider à en faire la discipline de leur jeunesse, et de leur dire que – si elles le veulent – elles peuvent faire la France prochaine à la ressemblance de leurs traits ?

Les « Cadets »
Avant tout, il faut révéler à cette jeunesse qu'elle existe.
À droite et à gauche du portail de son église, le Collège de Notre-Dame de Mongré a dressé les tables de marbre où sont gravés les noms de 200 Aînés tombés pour la France. Ceci n'est point, hélas ! remarquable. Toutes les écoles de France, nées à la noblesse, n'ont-elles pas érigé le même monument et parfois plus splendide, fraîches et sanglantes archives dont tout leur passé s'illumine, orgueil des cadets sans titre personnel encore, mais qui sentent sur eux rejaillir une gloire dont ils se trouvent hériter ? Mais voici qui est plus rare. Est-ce vertu d'un plus beau sang versé ? Est-ce celle d'un plus beau sang transmis ? Quel jeune Mongréen, méditant devant ces tables, sentit le premier passer en lui l'âme de ces morts ? Je ne le sais pas. On m'a dit seulement qu'aux grandes commémoraisons, depuis quatre ans, à la face de tous leurs camarades, de jeunes garçons, enrôlés volontairement dans cette avant-garde, la main tendue vers le monument de leurs aînés, leur jurent fidélité et s'engagent par serment au Code d'honneur où ils ont ramassé les leçons de leurs exemples. Ils se proclament Cadets, humble et fière conscience qu'ils ont d'hériter d'une noblesse, non point avec la roturière suffisance qui se carre dans son exemption, mais avec la volonté de continuer une race en se courbant sous les tâches commencées. En voyant ces jeunes Français, robustes d'âme et de corps : « Voilà, écrivait Montherlant, les premiers morts de la guerre prochaine ». Pour en avoir trop relevés dans mes bras, je n'ai pas le cœur à cet amer humour ; mais, ayant vu ces jeunes gens fixer leurs yeux dans les miens : « Voilà, me disais-je, les premiers-nés de la jeune France prochaine qui, dans les dangereux lendemains de batailles, continueront l’œuvre des morts ! »
Or, de tels cadets, c'est de partout qu'ils ne demandent qu'à surgir du sol comme, en mars, la jeune armée des primevères attaque et soulève le tapis des chaumes et des feuilles d'antan. Ne faites qu'un pas hors des cinémas, des salons ou des tennis stériles, et déjà vous verrez quelle jeune France monte du vieux sol des groupes provinciaux de la Jeunesse Catholique, comme des terres jeunes et chaudes où bouillonne la sève des Équipes Sociales, des Confrères de patronages, du Sillon catholique et de ces Scouts catholiques de France qui comptent aujourd'hui par centaines les plus belles âmes d'adolescents. Sous l'immense manteau d'automne qui recouvre encore les tombes, la moisson des blés va jaillir. Mais il faut pour cela que cette jeunesse, hier encore cachée à ses propres yeux et aux nôtres, se découvre elle-même, qu'échappant à ses timidités hivernales ou à ses serres closes, elle prenne conscience que dans tout le pays montent les mêmes aspirations, se forment les mêmes certitudes, se nouent les mêmes volontés. Ce que les meilleurs nourrissaient dans de solitaires attentes, des âmes fraternelles et plus hardies le voulaient donc déjà et le vivaient parfois !
Ce qui va être décrit est-il déjà clairement formulé et effectivement vécu par la jeunesse d'aujourd'hui ? Non, sans doute ! La masse, nous l'avons vu, est bien éloignée de cet idéal et l'élite elle-même, en général, ne reconnaîtra pas en ces pages l'image de ce qui est. Elle témoignera cependant, cette élite, que voilà bien ce qui l'émeut, ce qu'elle espère, et, si Dieu le veut, ce qu'elle sera. Avouons une anticipation, mais qui doit tous ses éléments, d'une part à l'analyse de l'héritage que les meilleurs des Aînés nous ont légué, d'autre part à l'observation, poursuivie depuis quatre années, des vibrations secrètes qui répondaient harmoniquement à ces appels dans les plus belles âmes des Cadets. Peut-être eût-on souhaité des preuves et qu'en face des paroles et des exemples des Morts fut alignée l'adhésion des Vivants ? Était-ce nécessaire ? Ce tableau n'est-il pas de ceux qui portent en eux-mêmes les preuves de leur vérité ou de leur erreur ?
Le sort tragique
Ce qu'il y a de plus assuré, c'est que la génération nouvelle est née, comme sa devancière, sous un signe solennel et tragique. Sans bien comprendre encore ce qu'il sera, nous éprouvons qu'un sort redoutable lui est marqué et si les médiocres affectent de le méconnaître, les plus clairvoyants n'ont pu se défendre d'une angoisse que chaque jour accroît.
Les sacrifices d'hier, les malaises et les fièvres d'aujourd'hui, les craquements de constructions surchargées et vieillies, trop d'appels de convoitise, trop d'ivresses hâtives, trop de rancunes leur donnent un sentiment obscur des responsabilités qui, demain pèseront sur eux. Dans la folie des jouissances précipitées ils discernent les menaces prochaines ; ils sentent que le pays n'est pas sauvé, que l'ordre n'est pas bâti, que la paix n'est point faite et que des tâches formidables, peut-être des rédemptions douloureuses seront encore nécessaires.
La tâche
Faut-il s'étonner qu'avertis par nos tristes expériences, ils veuillent tout d'abord de fortes reconstructions politiques et sociales ?
Moins hantés par les générosités qui nous ont fait tressaillir, ils sont curieux et avides de l'Ordre, de l'ordre rédempteur, un peu dur, apparemment égoïste, mais souverain pour guérir, assainir et assurer l'avenir. Un peu déconcertés par la science trop complexe des choses sociales, s'ils n'ont pas trouvé le même intérêt que nous à des problèmes qui réclament tant de compétence techniques la discipline de la cité, présentée d'une façon plus simple à leurs yeux, les trouve dévoués, courageux et prêts à remplir tous les devoirs qu'elle imposera.
Que plusieurs s'arrêtent à ce seuil, il faudrait ne rien connaître de la jeunesse pour s'en étonner. D'autres se trouvent, plus perspicaces, pour savoir que des œuvres plus profondes seront finalement exigées ; que le malaise n'est point de ceux qu'une impatience apaise ; que le mal est foncier ; que les âmes sont atteintes et que c'est aux sources de la race qu'il faut ramener la santé et la force. Sans comprendre en quoi, ils ont un sentiment que c'est une certaine qualité de vie, de certaines mœurs qu'il faut enfin rétablir, condition première, sol robuste, de toutes les reconstructions postérieures.
Se conquérir eux-mêmes
Cependant, certaine sagesse instinctive, faite de pudeur et de réflexion, faite d'expérience aussi plus que de lassitude et d'égoïsme, ramène sur eux-mêmes leurs efforts, les ayant avertis que ce n'est pas dans l'habile jeu des foules instables, menacées de la trique ou enivrées d'illuminismes grégaires, qu'est le salut. Les assises inébranlables de la société nouvelle se poseront pierre à pierre et ils éprouvent que de tailler durement, d'ajuster honnêtement leur propre vie à la place marquée à chacun selon les formules définies par l'architecte est une ambition digne de leur courage. Se conquérir d'abord eux-mêmes leur semble une sincérité pleine de promesses. Ils ont peut-être moins d'impatience apostolique que nous n'en manifestions jadis et sont plus exactement courbés sur les impérieux besoins de la vie. Discipline heureuse, en somme, qui les concentrera et construira plus justement leur travail sur l'axe intérieur de leur être. Au programme humain qu'ils ont conçu se pliant laborieusement, ils croiront que des cellules renouvelées et fécondes dépend toute la vie de l'organisme. Moins avides de discourir, moins pressés d'enrégimenter les autres, un rayonnement tranquille et fort ne leur paraîtra pas de négligeable vertu. Amis exquis, professionnels savants, ils rêvent d'être très bien ce qu'ils doivent être et de construire de beaux foyers d'amour fécond... Élégance sans emphase, beauté sans emprunt naissant de l'harmonie des choses à leur fin, voilà ce qu'aujourd'hui nous croyons être l’œuvre d'art parfaite ; ils estiment que c'est aussi l'objet d'un grand courage.
Car la morale romantique et fumeuse leur déplaît déjà comme une indécence et, là surtout, ils sont redevenus classiques, amis de la raison lucide, de la discipline rigoureuse, de la soumission honnête au réel. Ils aiment les gestes bien soumis à leur règle et atteignant à plein leur but. L'enflure de générosités enthousiastes, mais mal calculées, les dégoûte autant que la ladrerie de l'égoïsme qui tremble devant le sacrifice ; la recherche qui minaude et se poudre leur est aussi odieuse que la vulgarité sans tenue ; un bel ordre nu et la raison les enchantent.
Le christianisme intégral
On voit que c'est une certaine forme de perfection humaine qui les attire. Sur quoi, ardemment chrétiens, plusieurs ont déjà fait cette découverte capitale que le christianisme seul l'assurait ; qu'il était bien autre chose qu'une politesse mondaine pratiquée autour d'eux et qu'une pieuse timidité qu'on leur avait peut-être prêchée. Ils sentent que le christianisme est une force, la force animatrice de tout l'être et qu'en ce sens surtout, on ne fait pas au christianisme sa part.
Ils croient en général d'une foi plus directe, plus intérieure et plus robuste que n'a été la nôtre ; ils ont leurs raisons de croire, mais moins explicites, moins éloquentes, moins déduites ; elles sont plus ramassées et c'est une harmonie intérieure et totale qui les convainc du vrai, où ils trouvent non pas un repos seulement, mais l'appui robuste de leur élan vers la vie.
Il se pourrait, en conséquence, que, l'ayant remis au cœur de la Création, ils aient de leur christianisme une vue plus simple, mais aussi plus vaste que nous n'avions. Ce ne sont pas les à-côté de la piété qui les retiennent, au risque de nous scandaliser ; c'est la substance religieuse qui les séduit. De la Rédemption, ils se feront facilement une idée infiniment grande et, replaçant l’œuvre de Jésus-Christ au centre des choses, ils comprendront que c'est tout l'univers qu'elle répare et transfigure et qu'il n'y a de vie humaine puissante et belle que celle que le Christ a pénétrée. Mieux que nous, en tout ordre, ils confessent qu'Il a la parole de vie et, sans respect humain ni calcul, ils ne peuvent reconnaître une supériorité et Lui interdire tel domaine de leur pensée ou telle part de leur activité extérieure.
Ils font à Jésus-Christ une confiance absolue. Lui offrant tout domaine, ils le feront sans réserve ; et comme ils ne veulent point de partage dans leur vie, ils n'en admettent point dans le message qu'Il leur apporte. C'est toute la pensée du Christ qu'ils recevront ; c'est sa lumière totale qu'ils jetteront au cœur de toutes les réalités. Ainsi n'ont-ils de goût que pour un christianisme plénier et radical, convaincus que, seul, le christianisme de pleine sève peut développer en eux la splendeur humaine dont ils ont rêvé.
Seul donc, un christianisme positif leur agréera, tandis qu'un moralisme négatif les dégoûte. Ils veulent adhérer à des vérités et non pas seulement se défendre d'erreurs ; embrasser des vertus et non pas uniquement trembler devant les vices ; qui ne sait que retrancher ne leur paraît pas un guide vers Dieu ; ils veulent qu'on nourrisse à sa faim leur ambition juvénile, leur esprit, leur cœur et leur volonté.
Le Christ, vie de l'âme
Car ce n'est point un vain rêve qu'ils ont caressé. Cette vie qu'ils veulent abondante, vie nouvelle, vie jeune et vie toute fraîche, ils l'ont vue s'épandre du Cœur du Christ dans le cœur de l'homme et ils ont appris de l'Église quelle divinisation réelle la grâce de leur baptême élaborait en eux. Ils croiront qu'il n'y a pas d'effort plus fécond humainement que celui qui permettra à cette grâce de les envahir. Bien plus qu'un titre juridique à longue échéance, bien plus qu'une absence de souillure, la grâce demeurera à leurs yeux la réalité physique positive la plus humaine, la plus proche qui soit, la force et la vie de Dieu qui, passant en l'homme, lui assure dès ici-bas sa pleine fécondité.
Dès lors, ils sont prêts à rendre aux premières disciplines de l'Église toute leur vertu ; l'état de grâce sera pour eux l'état normal et non pas un passage exceptionnel, et ils s'engageront, avec le secours de Dieu, à y vivre chaque jour, puisqu'ils savent que, hors de lui, tout effort, fût-il héroïque, est stérile. Ils jugent déjà à la mesure réelle de leur pauvreté toutes les illusoires tentatives d'éducation, de relèvement et de conquête qui auraient oublié dans la pratique cette loi. Faibles et avertis, ils ont réappris le rôle des sacrements. La confession et la communion eucharistique très fréquentes sont redevenues, au prix des plus grands combats et des plus durs sacrifices, la première règle de leur code spirituel.
L'esprit du Christ
Plus attentifs aux textes des Écritures saintes et des liturgies, ils ont eu la grâce que nous avons si laborieusement conquise d'en recevoir des exégèses savoureuses, réapprises de l'authentique tradition catholique, et, avec les petites chrétiennes martyres de Lyon ou de Syracuse, ils ont su d'abord que cette vie du Christ, dont ils participaient surabondamment, les supposait envahis de la puissance et de l'action de son Esprit à Lui, âme de leur âme, vie de leur intelligence, règle de leur cœur, hôte vivant, inspirateur et déificateur de leur corps comme de leur esprit ; pensée précise, doctrine formulée qui leur définissent la vérité et la beauté de toutes choses, qui marquent les vraies valeurs, écho merveilleusement évocateur de tout ce que Jésus avait enseigné et qui donne à ses paroles, depuis les sentences des Béatitudes jusqu'aux intimes discours du Cénacle, leur force et leur séduction. Ils croient, simplement, sans réserve ; et puisque leur effort veut aller à conformer leurs pensées et leurs sentiments avec ceux de Jésus-Christ, ils font de l'Évangile le livre de toutes les solutions, résolus à juger comme il juge et à recevoir, avec le seul hommage qui leur convienne, l'obéissance, les exemples de Celui qu'ils disent sérieusement leur Maître.
Ils entrevoient dès lors quelles ruptures seront le fruit de cette option et qu'un christianisme prudent, habile, sophistiqué, vicié par les compromis mondains, ne peut plus être le leur. Le paganisme des mœurs qu'il couvre de ses couleurs leur apparaîtra bientôt dans sa vérité, poison des âmes ; et, sans plus consentir à ces finesses juridiques assassines, ils diront que les conseils évangéliques, étant des conseils de Dieu, ne sont pas d'aimables folies ; et que, puisqu'ils formulent la santé, la force, le bonheur, ils valent qu'on les écoute, qu'on y soumette courageusement son esprit et son cœur. Ils croiront, si on le leur enseigne, qu'opposant au paganisme de la jouissance, du luxe, de la violence, l'austérité, la pauvreté, la charité du Christ, vrais chrétiens, ils seront hommes splendides et bienheureux.
L’Église
Ils aiment enfin l'Eglise.
L'Eglise n'est plus pour eux un fantôme, mais elle est redevenue une réalité très précieuse et très chère. Corps du Christ véritable, plus ils s'y plongent, plus ils sentent en eux l'afflux du sang des artères mystiques. C'est trop peu dire de leur soumission qu'elle est loyale : elle est avide ; et, se sentant unis à tous ceux qui prient dans le monde, à ceux qui souffrent et se sanctifient, leurs yeux se plairont aux grands horizons découverts qui, par delà les égoïsmes, fussent-ils nationaux, leur développent la grande unité où l'univers respire d'un même amour, les hommes étant un, comme le Père et le Fils sont un dans le même Esprit. Le zèle missionnaire, l'union du peuple chrétien se couronnent de l'amour du pape, synthèse harmonieuse où s'annonce le règne de Dieu, toute chose se plaçant en son ordre, se soumettant à ses lois, tandis que la grâce mûrira le beau fruit de la Rédemption universelle.
Ainsi auront-ils appris l'ordonnance intérieure du plan divin et trouvé le secret de l'équilibre hardi où ils se reposeront. N'est-ce point à nous de le leur faire comprendre ?

Le scandale de la vie
Car ne faut-il pas apporter à cette jeunesse la solution d'un problème qui la tourmente d'autant qu'elle est plus généreuse et qu'elle refuse de se soumettre aux sénilités sceptiques ? Des êtres jeunes ont un goût intense de la vie, ils ont besoin de savoir comment ils peuvent concilier cet amour des choses qui chante dans leurs veines avec le christianisme total dont ils ont accueilli les vertus. Intolérable à leur sincérité leur est apparu ce dualisme médiocre qui développait d'une part un ordre de sainteté coupé de toute attache avec le réel, et d'autre part un ordre d'expansion naturelle, tout profane et comme excommunié. Leur besoin d'unité répudie cette incohérence : oui ou non, l'appel vers la vie puissante est-il un de ces objets de scandale qu'ils doivent arracher de leur chair pour entrer au Royaume des Cieux ?
Voilà où les aînés leur apportent d'opportuns témoignages. Eux aussi ils ont été saisis de cette angoisse, mais avec quelle sûreté ils s'en sont délivrés ! Voyez ces admirables compositions spirituelles !
Sur le torpilleur qui demain sautera dans le delta du Danube, le lieutenant de vaisseau Jean Begouën clôt le testament qu'il destine à sa mère :
Je voudrais nommer tous ceux que j'ai aimés, qui ont fait de ma vie quelque chose de charmant comme un beau jour d'été...
J'ai tant joui de ce qui est beau !... Adieu !...
Plus haut il avait écrit :
Je n'ai pas besoin de vous dire combien je suis fier et heureux d'avoir pu donner le peu que je suis pour la France. J'ai passé toute la guerre à désirer cette heure...
Ainsi alliait-il cette joie de vivre à cette avidité de mourir avec une telle aisance que son sourire charmerait ceux-là même qui n'en sauraient point le secret. Quand un Pierre Dupouey, après avoir erré dans le « tumulte dionysiaque des Nourritures Terrestres » d'André Gide, découvrait « avec une joie profonde que l'art, la beauté, l'amour ou la passion pouvaient louer Dieu », il suffira qu'un rayon de sa lumière intérieure frappe l'âme, hier cynique, d'Henri Ghéon, pour l'entraîner dans son sillage. Et ce Pierre-Dominique Dupouey avait si parfaitement « aimé l'Amour de façon que toute souffrance et toute gêne soient les bienvenues », qu'il s'élancerait dans la guerre comme un captif qu'on délivre. « Il est parti, du Sang du Dieu incarné, tabernacle de la Trinité, instrument sanctifié des grandes œuvres humaines et divines où s'achèverait leur sainteté ». La chair, elle, principe de lâchetés, éveillée ou somnolente encore, serait tenue durement en main, s'interdirait toute mollesse qui alanguit et désarme les énergies vigilantes, tout excitant qui flatte et déchaîne les appétits conspirateurs. Les abstinences se feraient les toniques éducatrices de leur volonté, affirmeraient leur indépendance, créant autour d'eux l'atmosphère vive et fraîche qu'ils respireraient avec volupté. Ainsi, fuyant la ville et son atmosphère vicieuse, goûteraient-ils ardemment les grandes beautés que leur présenterait une terre saine, pure et forte.
Le bel effort du corps, outil parfait de l'esprit, les enchanterait ; mais, autant que les langueurs raffinées, ils rejetteraient les orgueils brutaux du sport inhumain. Et voilà pourquoi, plus que tout, les simples beautés : pays, montagnes, forêts, routes de France, éveilleraient leur jeune hardiesse pour la marche dure et libre, spirituelle et joyeuse, aventurière et sage, qui les ferait endurants et robustes campeurs, façonnerait respectueusement leurs muscles et leurs poitrines, repaîtrait leurs yeux ornerait leur intelligence et leur révélerait le beau pays et le beau peuple qu'ils ambitionnent de servir.
Le pays
Ainsi, comme ils ont aimé l'Église, lieu et sol de leur vie chrétienne, ils aimeront ardemment leur France où s'enracine leur humanité. Fils et héritiers d'abord, ils aspireront par le fond de leur être les sèves substantielles de la race et du sang, les traditions et les sacrifices, les honneurs et les vocations. Ils abhorreront ce détachement fait d'ingratitude et de lâcheté, qui promène sur toutes les terres une égale amitié, curieuse et dilettante, mais qui, refusant les servitudes et les préférences, se dit citoyenne de l'univers. Recevoir le vieux patrimoine, fait de l'effort hérité des générations ; renouer ses appartenances spirituelles ; reprendre le bienfait des enchaînements et des continuités ; œuvrer le sillon engagé, sera pour eux la plus belle des entreprises. Ils voudront, pour cet effort, mieux connaître leur pays, sa figure authentique, ses vertus baptisées et ses beautés, son sol et son histoire, ses richesses et ses besoins, ses fils, enfin, leurs frères, et puis ses fautes, aussi, et ses erreurs pour les réparer ; car ils répudieraient ce paganisme national qui, faisant d'une créature une fin, oublie que la patrie crue ne trouve sa grandeur véritable et ne sert ses intérêts certains qu'en se soumettant aux objets qui la dépassent : l'humanité et Dieu.
Ainsi retrouveront-ils sur les terres ensanglantées les grands aînés dont ils héritent, les implorant de leur transmettre leur beau courage pour ne pas défaillir à l’œuvre qui façonnera durement la France catholique de demain.

La génération de la vie intense
« Splendeur de la vie humaine par un Christianisme intégral », telle serait la formule des ambitions de cette ardente jeunesse. « Génération du Sacrifice », disions-nous des aînés, « Génération de vie intense », dirons-nous des cadets, appelés les premiers aux héroïsmes de la bataille et les seconds aux rudes tâches de résurrection. Si les formes sont diverses, égale doit être la générosité, puisque les devoirs sont également impérieux, et, comme il a fallu que s'offrissent les victimes, il faudra que se lèvent les ouvriers.
Arrière donc nos timidités et nos défiances ! En vérité, du sein des foules médiocres ne voyez-vous pas déjà surgir les jeunes chefs de demain ?
Il y a quelques mois, on connaissait à peine la fin héroïque du Dixmude, qu'une jeune troupe écrivait au comte du Plessis pour solliciter de lui le privilège de prendre le nom de son fils.
De la Majalou le père admirable répondit :
Oui, donnez à votre jeune troupe le nom de mon fils. Qu'elle soit la Troupe Jean du Plessis’. Je vous remercie d'y avoir pensé. Il a plu à Notre-Seigneur de choisir mon fils pour une vie courte et héroïque, de l'élever très haut dans le secret et de le précipiter ensuite du même coup dans la mort et dans la gloire, pour le donner en exemple à la France et au monde entier. Que puis-je dire, si ce n'est Amen ? Dieu n'aime, au fond, que l'héroïsme. C'est le chef d'œuvre de sa grâce que de le greffer sur notre misère, et c'est d'héroïsme que nos temps, avides de bien-être, ont surtout besoin. Quand Dieu fait ce qu'il vient de faire, c'est pour le bien de beaucoup d'âmes.
La vie de mon fils sera écrite. Vos jeunes gens pourront la lire. Dites-leur bien, en attendant, que le commandant du Dixmude vivait dans l'intimité de Notre-Seigneur par la prière, qu'il communiait chaque semaine et, quand il le pouvait, tous les jours ; qu'il avait pour la Sainte Vierge une dévotion tendre et pour son prochain pour ses hommes surtout et pour les pauvres un cœur chaud et généreux.
Ce qu'il était pour sa femme et ses enfants, pour son père, sa mère, sa famille entière, vous le devinez sans peine ; c'était un grand cœur autant et plus peut-être encore qu'une intelligence puissante et un caractère d'une trempe rare.
Dites-leur aussi que s'il est grand devant Dieu et devant les hommes, c'est d'abord qu'il a été pur. À ceux qui admiraient son calme souriant dans les tempêtes aériennes et qui s'émerveillaient de son indomptable énergie après plusieurs nuits sans sommeil, en lutte contre les éléments déchaînés, lui aussi, il aurait pu dire Je suis fort parce que je suis chaste et que j'aime par-dessus tout Jésus-Christ’.
Admirable témoignage, en vérité, mais qui fait un égal honneur au jeune héros qui a donné ces exemples, au père qui a produit ce fils, et aux enfants de France qui ont juré de lui être fidèles. Toutes ces grandeurs morales ne sont-elles pas le commun patrimoine de trois générations ? Ainsi dans le tissu du programme spirituel que nous avons décrit, pourra-t-on discerner entre les ambitions inachevées des Morts et les rêves incertains des Cadets ? N'est-ce pas d'ailleurs dans la fusion des vouloirs héroïques des pères et des fils qu'un pays trouve sa grandeur et son salut ?
En la splendeur du jeune matin pascal je me suis enfoncé dans les taillis solitaires du Bois Fumin et, sous un ciel rose, je vois s'allonger devant moi l'énorme croupe de Douaumont. En mai 1916 je la regardais à cette même heure miraculeuse de ce même Ravin de la Mort, tandis que, les artilleurs endormis, je pouvais cueillir impunément entre les trous d'obus les violettes dont j'embaumais ma chapelle. Ici même, il y a huit ans, jour pour jour, avait agonisé toute la nuit le lieutenant Del, du 35e R. I. Sa poitrine s'emplissant de râles, il avait, durant des heures, jeté les cris de la fièvre : « On ne peut plus marcher ?... Babord toute !... Allons les enfants, ça suit ? » Et il retombait épuisé en murmurant : « Oh ! mon Dieu, pardon ». Et puis, il se redressait : « On traversera le barrage !... Debout !... Je passe devant... Abandonner ses officiers au 35e ... Ô mon Jésus !... » Ainsi les commandements de la mer, d’où il venait, son régiment, ses hommes se mêlaient-ils dans une confusion héroïque avec les prières, et dans mes bras, étouffant, il était mort enfin, mais son dernier regard m'avait redit la même angoisse : les petits, c'étaient les recrues de 19 ans qu'il menait pour la première fois au feu suivaient-ils ?
Le trou d'obus où il agonisa est sous mes pieds. Je m'agenouille et, fermant les yeux, j'entends tous les bruits de cette nuit, le crépitement des grenades rageuses et le barrage qui nous enveloppe ; et puis l'appel impérieux et tendre : « Debout, les enfants ! Ça suit ? »
Et il me sembla que de tous les ravins débouchait soudainement vers nous une relève impétueuse de beaux gars de France, ardents comme les bleuets de 1916 qui pleuraient de ne pouvoir suivre les camarades, adolescents aux yeux transparents, aux lèvres joyeuses, qui, ayant mis la main dans la main des aînés, emboîtaient à leur hauteur un pas héroïque...
 « Del, appelai-je doucement, dormez en paix. Ça suit ! »
Verdun, du bois Fumin, Lundi de Pâques 1924.
Révérend Père Paul Doncœur, in Cadets

1. Âmes Nouvelles, par le P. Bessières, p. 222.